Il est 11 heures, place du Docteur Laennec, au cœur du quartier du Gros Saule à Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), la ville limitrophe à Sevran. Une foule de gens s’amasse pour rendre hommage à Jean-Paul, tué il y a « une semaine jour pour jour » comme le rappelle la famille, par un tir d’un agent de la BAC. Les personnes arborant des tee-shirts blancs floqués « Justice pour JP, 1988-2022, RIP » s’entremêlent et escortent la famille pour cette journée de recueillement.

On ne veut pas de caméras, pas de journalistes : c’est une demande de la famille.

La marche s’apprête à partir réunissant plusieurs centaines de personnes. Les journalistes sont fermement invités à ne pas prendre de vidéos : « On ne veut pas de caméras, pas de journalistes : c’est une demande de la famille, on vous demande de respecter ça. On ne le répètera pas », s’exclame vigoureusement l’un des proches du défunt.

Le ton est donné : l’heure est au recueillement et le silence sera aussi médiatique, après une semaine de déchaînement des plateaux de télévisions qui ont couvert les révoltes nocturnes qui ont suivi la mort de Jean-Paul. « Ce n’est pas le moment. Il y aura d’autres moments », avance l’un des avocats de la famille de la victime, Maître Arié Alimi.

Le policier mis en examen  pour « violences volontaires »

Une plainte a été déposée pour homicide volontaire à l’encontre du policier ayant ouvert le feu. Vendredi 1er avril, la veille de la marche, le parquet de Bobigny a annoncé sa mise en examen pour « violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner » , ainsi que son placement sous contrôle judiciaire avec interdiction d’exercer une activité de police, conformément aux réquisitions du procureur de la République.

Une petite victoire pour maître Alimi qui qualifie de « légère » cette qualification juridique. « Rien ne peut à mon sens éviter la qualification de meurtre dans cette affaire », tranche Arié Alimi. D’après les informations de Libération, l’agent ne portait pas d’uniforme, ni de brassard ce jour-là.

Il se réjouit toutefois que cette affaire n’ait pas été « enterrée » comme cela peut « souvent être le cas » lorsque des policiers sont mis en cause. Selon l’avocat, les révoltes populaires ayant eu lieu dans le quartier les jours qui ont suivi ne sont pas étrangères à l’ouverture d’une instruction par le parquet. « Je pense que la colère a eu des effets positifs. On a essayé de la décrédibiliser, mais elle était nécessaire », assure-t-il.

Cette journée est en la mémoire de Jean-Paul. Restons calme

Pendant des jours, syndicats policiers et médias aux sources uniques ont diffusé de fausses informations à propos de l’origine du tir de l’agent de la bac qui aurait été littéralement menacé d’être « ecrasé » par le véhicule de la victime. Tous ou presque mettent l’accent sur le vol de la fourgonnette qui justifierait un tel usage de la force.

Quelques jours plus tard, on apprendra le conflit ouvert entre le livreur défunt et son employeur qui refusait de le payer. Le véhicule servant ainsi de moyen de négociation. Mais trop tard, l’habituelle caravane médiatique est partie. Et les condamnations des révoltes pleuvent. Les habitants du quartier des Beaudottes, restent hagards devant un cirque qu’ils ne connaissent que trop bien.

La tension entre les habitants et la presse est toujours palpable dans le quartier. « On ne veut pas de débordement. Cette journée est en la mémoire de Jean-Paul. Restons calme », implore la veuve de la victime. La tension redescend, et les appareils photos disparaissent.

La marche s’élance, sous un silence de plomb, en direction du collège Evariste Gallois, à Sevran, la ville voisine. C’est ici que la camionnette de Jean Paul s’est arrêtée, il y a une semaine, avant qu’il ne succombe à ses blessures. En tête de cortège, la famille porte une banderole « Vérité et justice pour Jean-Paul ».

Une ville abattue et lasse

Pour Jean-Paul, c’est tout une ville qui a fait le déplacement en ce jour d’hommage. Même un joli chat suit sur quelques mètres les habitants qui cherchent à rejoindre la marche. « Elle s’appelle Bella », s’exclament les maîtresses du félin, deux soeurettes de Sevran. Les jeunes femmes, elles, préfèrent rester anonymes.

Elles décrivent des soirées « chaudes« , cloîtrées chez elles depuis le drame. « On n’ose même sortir sur notre terrasse puisque les policiers braquent des lampes torches sur les immeubles« , racontent-elles. “On a tout simplement l’impression que la loi n’est pas la même pour tout le monde. C’est encore plus visible depuis le Covid et l’augmentation des violences policières. On n’ose plus sortir de chez nous. Alors, on s’auto-confine. C’est pesant”, murmurent-elles.

Pourquoi est-ce que personne n’est venu voir la famille ?

La conversation fait un détour sur le candidat d’extrême droite, Eric Zemmour, qui a fait le déplacement en ville plus tôt dans la semaine pour apporter son soutien au policier. « Il est dans son rôle mais il aurait pu au moins avoir un mot pour la famille », souffle la grande sœur, dans un calme teinté de résignation.

Le cortège passe de quartiers en quartiers à pas de loup. Faute de déclaration à la presse, on observe plus soigneusement qu’à l’accoutumé. Et alors, on voit tout, notamment les murs décrépis. Devant un bâtiment à la façade jaune en mauvais état, deux jeunes sont sûrs et certains d’avoir aperçu une tête familière parmi la foule. « Mais si, regarde ! Il y a même mon prof de maths ! », s’exclame l’un deux.

C’est peu dire que la mort de Jean-Paul a meurtri une ville toute entière qui accomplit une minute de silence qui s’éternise sur plusieurs heures. Il n’y a plus rien à entendre : ni la circulation aux abords d’un grand carrefour, ni l’agitation près de la gare, ni aucun autre bruit de la ville à Sevran.

Le maire de la ville, Stéphane Blanchet, participe discrètement à l’hommage silencieux. Visiblement ému, il ne sait pas quoi répondre quand on lui demande comment il se porte. Pour lui aussi, « ce n’est pas le moment ». Il se fond dans la foule, mains dans les poches et visage grave, semblable à n’importe quel autre habitant.

La colère a eu des effets positifs

Le silence politique et les déformations médiatiques répétées dans le cadre des affaires de violences policières mènent selon lui à l’expression de cette colère, et à la violence qui en découle. L’avocat déplore ce manque de considération. « Pourquoi est-ce que personne n’est venu voir la famille ? Pourquoi n’a-t-elle pas été auditionné ? On se souvient du meurtre de Malik Oussekine. A l’époque, le président de la République (François Mitterrand, NDLR) était venu voir directement la famille pour arrêter le feu. On n’a pas la même attitude aujourd’hui de la part de M. Macron, qui n’a pas eu un mot pour la famille ou pour le quartier», fait remarquer l’avocat.

Une marche loin des caméras

La fin de la marche laisse place au recueillement de la famille. Chez les jeunes, les langues se délient peu à peu. « Vous travaillez pour qui vous ? » nous lancent-ils, méfiants. Pour les habitants du quartier des Beaudottes, comme dans beaucoup d’autres quartiers populaires en France, la confiance avec les médias est rompue. « Dès les premiers jours après le meurtre, il y a eu une vraie propagande d’Etat », dénonce un jeune homme. « Il y a eu beaucoup de mensonges sur Jean-Paul : on l’a sali, sans même savoir ce qui c’était passé », s’émeut-il.

Tu vois ton appareil photo ? Pour nous, c’est comme une arme : avec ça tu peux nous faire du mal

L’interdiction de filmer, strictement surveillée tout au long de la marche, est un symbole de contestation pour les habitants. « On est pas au zoo de Thoiry. Tout ce que l’on demande, c’est du respect pour la famille ». Au fil de l’échange, l’animosité de départ envers les journalistes laisse place à la curiosité des jeunes du quartier.

Certains jeunes s’enquièrent sur « comment ça se passe chez BFM ? » tandis que d’autres débattent entre eux sur les « droits » et les « devoirs » des journalistes.  « Tu vois ton appareil photo ? Pour nous, c’est comme une arme : avec ça tu peux nous faire du mal », nous lance l’un deux. L’échange se poursuit et les parallèles avec d’autres affaires se multiplient. « Rien n’a changé depuis Zyed et Bouna », rétorque l’un des jeunes portant un tee-shirt à l’effigie de Jean-Paul.

Alors que les journalistes des différentes rédactions attendent à l’unisson une déclaration de la famille, Maître Honegger annonce que personne ne s’exprimera aujourd’hui. Désorientés, les journalistes avaient en réalité tout intérêt à se mettre en retrait, pour écouter attentivement les enseignements des jeunes du quartier : « La cité, il faut en parler tous les jours. Pas seulement quand il y a un drame ».

Méline Escrihuela et Rémi Barbet 

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