De la mort d’Adama Traoré à la récente mise en détention de deux de ses frères, accusés de violences et outrages contre les forces de l’ordre, en passant par la future mise en place de « dispositifs de médiation » par la préfecture et sa relation conflictuelle avec la maire de Beaumont-sur-Oise, Assa Traoré revient pour le Bondy Blog sur son combat pour la vérité. Interview.

Bondy Blog : La préfecture du Val d’Oise a annoncé la mise en place de plusieurs mesures pour tenter de calmer les tensions à Beaumont-sur-Oise. Parmi celles-ci, la mis en place d’une brigade de médiation qui sillonnera les quartiers populaires de la ville. Qu’en pensez-vous ?

Assa Traoré : Nous avons déjà mise place une médiation, c’était la nuit qui a suivi celle où un bus et plusieurs voitures ont été incendiés dans le quartier de Boyenval. Mon frère Samba, qui a participé à l’extinction du bus parce que les gendarmes avaient bloqué l’accès aux pompiers, est l’artisan de cette médiation : lui et quelques amis ont sillonné tous les soirs le quartier de 20h à 2 heures du matin pour inviter les jeunes au calme et à la retenue. Le but était également de rappeler que notre combat ne doit être associé à aucune violence, quelle qu’elle soit.

Bondy Blog : Comment les autorités ont accueilli cette médiation ?

Assa Traoré : Elles nous ont mis la pression. Les gendarmes ont signifié à mon frère qu’il n’avait pas le droit de faire ça, argumentant du fait que la sécurité était leur domaine. Je ne vois pas le rapport. C’est un acte citoyen, d’apaisement pour ramener la sérénité dans le quartier. Mon frère ne faisait pas la police, il n’avait pas d’armes, tout ce qu’il portait c’était un gilet jaune. Face à nos arguments, ils ont menacé de le mettre en prison s’il recommençait. Après avoir consulté l’avocat de la famille, nous avons décidé de mettre fin à cette médiation. Que la mairie se débrouille sans nous. Je trouve que c’est d’un irrespect total. Ils récupèrent ce qu’on faisait déjà et ils vont le faire sans les habitants du quartier.

Bondy Blog : On a également annoncé la mise en place d’un « délégué cohésion gendarmerie-population », un gendarme réserviste qui fera remonter les doléances des habitants. Quel est votre avis ? 

Assa Traoré : On se moque de nous ! Ils disent qu’ils font ça pour apaiser les tensions et prévenir les violences. Très bien. La première des violences, c’est Adama qui l’a subie. Mon frère est mort aux mains des gendarmes. Puis, les voilà qu’ils chargent un de leur collègues de remonter les doléances des habitants. Comment voulez-vous qu’on ne doute pas de sa partialité ? 

Bondy Blog : La préfecture vient également d’autoriser la police municipale de Beaumont de s’armer.

Assa Traoré : Ça me fait peur. La police n’arrive même pas à se servir d’une bombe lacrymogène. Le 17 novembre, une policière municipale s’est gazée toute seule. Elle avait déclaré aux médias qu’elle avait été frappée au visage. Nos avocats ont consulté son dossier, en réalité elle s’est blessée toute seule avec le gaz qu’elle a utilisé. Nous avons décidé de porter plainte pour ce mensonge. Avec une arme à feu, je crains que la police tue des gens.

Bondy Blog : En parlant de cette nuit : trois policiers municipaux blessés le 17 novembre en marge du conseil municipal et le chef de la police de Beaumont, ont reçu une médaille pour « acte de courage et de dévouement ».

Assa Traoré : Dévouement et courage ? Une insulte à tous. C’est irréel.

Bondy Blog : Certains policiers portent plainte pour coups et blessures.

Assa Traoré :  Une soixantaine de gendarmes et neuf policiers étaient présents ce soir-là. Si ce qu’on reproche aux Beaumontois présents ce soir-là et à mes deux frères en détention provisoires en particulier, avait un semblant de vérité, pensez-vous qu’on nous aurait laissé rentrer chez nous ? Neuf policiers portent plainte et comme par hasard les témoins, ce sont les gendarmes.

Bondy Blog : Pensez-vous que ces mesures seront bien reçues par la population ?

Assa Traoré : Je ne sais pas. Que les autorités se débrouillent. De notre coté, nous cherchons à apaiser les choses, à mener notre combat intelligemment, dans la sérénité. Nous condamnons toute forme de violence même si je rappelle que la première violence, c’est Adama qu’il l’a subie.

Bondy Blog : Comment vivez-vous la détention provisoire de vos frères ?

Assa Traoré : Comme une intimidation et un acharnement. Un gendarme a dit à l’un de mes frères lors de son arrestation : « ta sœur fait trop de bruit. Qu’elle se taise ». Pour moi, mes frères sont des prisonniers politiques.

Bondy Blog : Vos frères risquent-ils de perdre leur emploi ?

Assa Traoré : C’est un risque. En allant chercher un de mes frères sur son lieu de travail, cela aurait pu avoir des répercussions. Mais les patrons de mes frères sont très contents d’eux, ils nous soutiennent dans notre combat.

Bondy Blog : Leur détention provisoire est motivée par le fait qu’ils auraient pu faire pression sur des témoins.

Assa Traoré : C’est le contraire. Par cette double détention, c’est sur ma famille qu’on fait pression.

Bondy Blog : Comment perceviez-vous Nathalie Groux, la maire UDI de Beaumont-sur-Oise, avant ce drame qui touche votre famille ?

Assa Traoré : Comme une personne qu’on ne voyait pas du tout, absente du quartier. Pourtant, mes frères et plusieurs de leurs amis ont participé à son élection, ils ont tracté pour elle. La déception est énorme d’autant qu’elle a relayé des propos racistes sur son compte Facebook. Nous sommes vraiment très déçus.

Bondy Blog : Où en est l’enquête sur la mort d’Adama ?

Assa Traoré : On attend le nom du juge ou des juges à qui l’affaire sera confiée. Le tribunal de Pontoise a mis trop de temps à envoyer le dossier vers Paris, certainement parce qu’ils ont mal pris la décision de dépayser l’affaire.

Bondy Blog : Dernière question : comment va votre maman ?

Assa Traoré : C’est elle qui nous donne de la force. Elle nous encourage à être des battants, dans le bon sens du terme, à ne rien lâcher, à nous battre pour que justice soit rendue à mon frère.

Propos recueillis par Idir HOCINI

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