« Désormais, lorsque je croise en scooter une patrouille de police, je mets ma visière fumée pour qu’ils ne me reconnaissent pas. » Plus de cinq mois sont passés mais rien n’y fait : Boubacar « (fait son) possible pour éviter les contrôles » après celui qui, le 13 juin, a viré en agression policière.

C’était une belle journée à « Gegen », une journée au rythme et au son des ballons de foot de la CAN des quartiers, le tournoi-star de l’été qui avait piqué, parmi d’autres, la ville des Hauts-de-Seine. Médiateur municipal, Boubacar n’est pas en service ce jour-là. Il discute avec un jeune, près de l’espace éducatif des Grésillons, quand une femme paniquée pénètre dans le square. Elle a perdu sa fille. Boubacar lui propose d’aller jusqu’à chez elle en scooter pour vérifier si la fillette ne l’attend pas devant la maison, tandis que l’autre jeune appelle la police pour signaler la disparation. Il a vu juste : la fillette est bien sur place, il s’empresse de la ramener à sa mère. Cette dernière, à la vue de l’enfant, remercie ses deux sauveurs avant de repartir.

A ce moment-là, deux hommes et une femme descendent de leur véhicule. Ils se présentent comme des policiers. « Sur le moment, je pense qu’ils sont là pour la petite qui avait disparu », raconte Boubacar. Un premier fonctionnaire « plutôt souriant et aimable » lui fait savoir que ce n’est pas l’objet de sa venue, mais qu’il s’agit d’un contrôle. La donne change lorsque son collègue arrive. « Sans dire bonjour », ce dernier commence d’emblée une palpation brutale et met ses mains dans les poches du jeune homme. « Je lui demande de me contrôler discrètement et lui propose de les vider moi-même, puis je lui précise que je suis médiateur et que j’habite la ville. » Sa demande reste vaine, il se voit plaquer au sol par les deux agents de la BAC de Clichy. Et le jeune homme de se souvenir : « Je me retrouve visage à terre, un genou sur la tête. J’ai mal, je n’arrive plus à respirer correctement, quand soudain je sens un pied qui m’écrase les parties intimes. »

Publiée par Mamad le Determiné sur Jeudi 13 juin 2019

Les policiers le menottent mais Boubacar est loin d’être au bout de son supplice. « Ils tentent de me faire monter dans la voiture, poursuit-il. Je panique et cherche à m’expliquer. C’est à ce moment que l’un d’eux m’enfonce la clef au niveau du sternum et des côtes ». Il faut effectivement regarder la vidéo au ralenti pour voir le geste précis et rapide de l’agent. Crispé et visiblement encore ému à l’évocation des faits, Boubacar se souvient du policier qui « glisse sa main entre (ses) cuisses et (lui) broie encore une fois les testicules » : « Je hurle de douleur. En visionnant la vidéo on m’entend crier ‘mes couilles, mes couilles !’ ».

Très vite, cette vidéo et d’autres sont partagées par des témoins sur les réseaux sociaux et deviennent virales. L’une d’elle atteint près de 600 000 vues sur Twitter, des articles de presse sont écrits sur cette histoire. A l’époque, Boubacar préfère garder le silence.

L’article du Parisien publié le 14 juin 2019 / (C) Capture d’écran leparisien.fr

Sur place, insultes et menaces se succèdent

Dans le véhicule de police, ce jour-là, ce sont les baqueux qui parlent. « D’emblée, un d’entre eux me dit ‘T’as de la chance qu’il fasse jour, si ça c’était passé la nuit on t’aurait fait pire !’, puis ‘Ton travail c’est de la merde’. Choqué, je tente d’expliquer la situation aux agents de Gennevilliers, mais le premier policier m’interrompt : ‘Arrête de parler comme ça, ça te va pas !’ Comme si en tant qu’homme noir, habitant d’un quartier, j’étais incapable de m’exprimer dans un français correct. » Le jeune homme est donc laissé menotté dans la cellule. « Pour me faire taire, il me menace de me faire une fouille anale, souffle-t-il. Je me suis tu. » Vingt minutes plus tard, à la faveur d’un coup de fil du maire (PCF) Patric Leclerc, les policiers libèrent Boubacar sans retenir aucune charge contre lui.

Je pensais que ça serait facile de porter plainte

Dès le lendemain, l’édile cosigne avec la députée Elsa Faucillon (PCF) un courrier demandant au préfet l’ouverture d’une enquête, puis un autre au procureur. Depuis, près de six mois sont passés, Boubacar est devenu papa et il a obtenu un Master en Sciences humaines et sociales. Pourtant, de son propre aveu, cette scène ne sort pas de son esprit.

Fin juin, le jeune père de famille contacte le commissariat pour déposer plainte. Son interlocutrice tente de l’en dissuader. Il y parviendra finalement le 24 juillet, en envoyant directement une lettre au procureur. « Je voulais porter plainte et je pensais qu’avec l’appui de ma hiérarchie, ce serait facile », regrette Boubacar. Tous ces courriers restants lettre morte, le jeune homme se rend directement à l’IGPN début octobre. Le BB a pu avoir accès aux différents courriers, vidéos et témoignages transmis à la police des polices. La médecine du travail y fait notamment état d’un « syndrome de stress post-traumatique ». Incapable de reprendre son emploi, le médiateur après plusieurs mois d’arrêt a finalement changé de poste et travaille dans un autre service de la mairie.

Déterminé à obtenir justice

 « Je veux que l’on reconnaisse que j’ai été victime d’une interpellation violente et injustifiée, réclame Boubacar. Certains n’ont pas eu ma chance. En France, en 2019, quand on est un jeune de banlieue, on peut mourir pour un simple contrôle d’identité. Je ne veux pas que ça arrive à d’autres. »

D’autant plus que son affaire n’est pas tout à fait close. « Aujourd’hui, c’est la BAC de Gennevilliers qui essaie de me mettre la pression, explique-t-il. Il y a quelques semaines, un agent que je n’ai jamais vu m’a interpellé par mon nom. Lorsque je lui ai demandé comment il me connaissait, ce dernier m’a répondu ‘Je te connais et c’est jamais très flatteur d’être connu par la police’, avant d’enchainer par un ‘T’étonne pas qu’on te fasse la totale la prochaine fois !’ ».

La municipalité de Gennevilliers a accordé à Boubacar la protection fonctionnelle, ce qui signifie que la ville protège et prend en charge l’assistance juridique de son fonctionnaire. Une bonne nouvelle pour le trentenaire, bien décidé à faire valoir ses droits.

Céline BEAURY

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