BB : Quel regard portez-vous sur la mobilisation actuelle contre le racisme et les violences policières ?

Tarek Kawtari : Après le rassemblement du 2 juin, qui avait pour but d’interpeller et de réagir à l’émotion suscitée par la mort de George Floyd, j’avais peur que la mobilisation faiblisse. Mais le pari du 13 juin a été réussi et la foule était au rendez-vous. Cela prouve que dans nos quartiers, il n’y a pas que des jeunes énervés qui font des rodéos et vivent du trafic. Il y aussi des habitants qui peuvent porter un message politique. Aujourd’hui, ils disent « Nous n’acceptons plus que la force l’emporte sur le droit ». Le fait qu’ils y croient encore est un espoir. Ces jeunes qui crient justice devraient être la fierté de la République.

Le comité Adama s’inscrit clairement dans les pas du MIB. Quels parallèles peut-on dresser entre vos actions ?

Les mobilisations contre les violences policières ont toujours été une porte d’entrée pour réclamer plus de pouvoir dans nos quartiers. Pour rappel, la marche pour l’Egalité en 1983 est née en réaction aux violences policières contre des jeunes immigrés aux Minguettes dans la périphérie lyonnaise. Pendant des années les mobilisations contre les violences policières ont été portées par les jeunes des quartiers, les comités des familles de victimes et quelques militants politiques. Ils étaient considérés comme les voyous du mouvement, des galériens.

En 1993, le collectif « Pas de justice, pas de paix » voit le jour suite à l’acquittement de la boulangère qui a tué Ali Rafa. Le jeune de 23 ans avait été tué d’une balle dans la tête à Reims suite à un vol de croissants quatre ans plus tôt. Au tournant des années 90 et 2000, on voit ensuite la naissance en France des premiers comités « justice et vérité ».

Tarek Kawtari a co-fondé le MIB en 1995

C’est en 2005 qu’il y a un changement de cap, suite à la mort de Zyed et Bouna : le sujet devient plus bankable. Une classe moyenne noire et arabe s’en empare, instrumentalisant l’affaire. C’est ce que j’appelle la ‘couscoussière parisienne’, celle qui paradera pendant une dizaine d’années.

Aujourd’hui, la spécificité du comité Adama, c’est qu’on revient à la base. La lutte est portée par le local. Les jeunes se retrouvent dedans et c’est important. Pour ma part, je trouve assez drôles ceux qui dénoncent la personnalisation de la lutte. Ce sont les mêmes qui n’avaient que Zyed et Bouna en bouche à l’époque !

La personnalisation est nécessaire pour la simple et bonne raison qu’il faut partir d’exemples concrets pour mobiliser le plus grand nombre. Il s’agit aussi de réhumaniser les victimes qui ne sont pas que des casiers judiciaires.

Quels enseignements avez-vous tiré de l’expérience du MIB ? Quels conseils donneriez-vous  à celles et ceux qui mènent votre combat aujourd’hui ?

Je pense qu’il ne faut pas faire porter aux jeunes des quartiers tous les problèmes de la société avec la police. Parce qu’au final les habitants des quartiers veulent de la sécurité comme tout le monde. Certains nous accusent de généraliser sur la police, mais qui a commencé à généraliser en jetant l’anathème sur les habitants des quartiers, en les traitants de terroristes, d’islamistes, de voyous ? C’est la République.

Il est temps selon moi de créer un outil politique crédible capable de travailler sur la question des violences policières et de mener des campagnes, par le biais d’une fondation par exemple.

Il faut également créer des solidarités entre les différents quartiers afin d’élever le niveau. La banlieue manque d’encadrement, il y a toute une génération qui doit s’élever socialement et sortir de la précarité. Ainsi nous pourrons créer quelque chose pour nous même et concevoir des projets dans le dur. Si on veut avoir du poids et donner notre point de vue, il faut être debout.

Enfin, il faudra également se rapprocher d’autres mouvement tels que les gilets jaunes, mais cela prendra du temps.

Le comité Adama est une chance pour tous les quartiers. C’est la démonstration que c’est possible, que même si l’on vient d’en bas, on est en droit de demander des choses au plus haut sommet de l’Etat. Il est temps de redonner au peuple de banlieue ce qui lui revient de droit.

Propos recueillis par Céline BEAURY

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