Ils ne sont pas issus du même milieu, n’ont pas le même parcours mais ont un point commun : avoir connu Adama Traoré. Depuis sa mort le 19 juillet 2016, nombreux de ses proches originaires de son quartier de Beaumont-Sur-Oise lui rendent hommage à travers la musique. Dooums, J-Withe et YomGui et les autres font partie de ceux-là. Rencontre.

« J’avais trop de choses à dire et à un moment donné, tu as envie de les écrire sur papier, je parle tout seul dans ma tête ! » J-White, Thomas de son vrai nom, s’est mis à écrire il y a longtemps. Fils d’ouvrier, il a grandi à Persan, ville voisine de Beaumont-sur-Oise, dans le Val-d’Oise. C’est dans la gendarmerie de cette commune qu’Adama Traoré est décédé dans des circonstances encore floues, le 19 juillet 2016. Thomas a enchaîné les petits boulots avant de se lancer dans le rap. « Je ne sais pas chanter », plaisante-t-il. À ses côtés, son pote YomGui, lui aussi dans le rap, musique qu’il écoute depuis l’enfance. « On se reconnaît dans ce qui est dit, c’est une musique qui nous parle », explique-t-il.

J-White, YomGui, Dooums, Adel et les autres, en face du graffitti en hommage à Adama Traoré, Beaumont-sur-Oise.

Les deux rappeurs ont eu la chance de se produire sur la scène de la Cigale le 2 février dernier lors du concert organisé à la mémoire de leur ami, Adama Traoré. « C’était fort et mémorable, confie J-White. C’est clair que je n’oublierai jamais ». À travers leurs titres en hommage à Adama, le duo espère raconter au public qui était leur ami et démonter l’étiquette du repris de justice véhiculée par certains médias. « Adama, c’était quelqu’un avec des principes et du cœur ».

« C’était un bonhomme, quelqu’un qui ne se laisse pas marcher sur les pieds. Il savait d’où il venait et où il allait »

Yomgui, rappeur et ami d’Adama Traoré, Beaumont-sur-Oise.

Les deux rappeurs ont connu Adama Traoré à l’école primaire. Ils ont en mémoire ce garçon qui a dû murir plus vite que les autres en raison du décès de son père lorsqu’il n’avait que six ans. « C’était un bonhomme, quelqu’un qui ne se laisse pas marcher sur les pieds, il savait d’où il venait et où il allait. C’était un pilier pour nous », se souvient YomGui.

Après la mort d’Adama, tous les deux ont eu peur pour leurs amis du quartier et sont d’accord pour affirmer que les rapports entre les jeunes et la police ont toujours été tendus. « On a l’impression qu’ils passent tout le temps », déclare J-White. « Ils cherchent la merde là où il n’y en a pas », ajoute Mamadou, dit « Dooums ».

Beaucoup d’entre eux redoutent désormais les contrôles de la police. « Hier, Adama est mort à la suite d’un contrôle ça veut dire que nous aussi on peut mourir. Il y a des fonctionnaires de police qui ne contrôlent pas leurs gestes et je peux mourir », lâche Jahil, un autre ami d’enfance d’Adama Traoré. Les jeunes du quartier confient avoir la haine et la rage encore aujourd’hui par rapport aux conditions encore troubles du décès d’Adama. « On sait qu’il a souffert avant de mourir », souffle Adel, l’un des meilleurs amis d’Adama Traoré.

Mamadou, dit Dooums, a écrit le morceau « Adama Traoré » en hommage à son ami. Beaumont-sur-Oise.

Dooums a été incarcéré alors qu’il était encore au lycée. Il s’est mis à rapper à l’âge de 17 ans, « parce que le meilleur moyen de s’exprimer c’est le rap, [il] n’en [voyait] pas d’autres ». Il ne monte que très rarement sur scène mais était présent lors du concert de la Cigale le 2 février dernier. « Ça nous a fait plaisir de voir autant de personnes se mobiliser pour Adama ». Mamadou est encore petit lorsqu’il fait la connaissance d’Adama. « Je manque de mots pour le décrire… raconte-t-il, ému. C’était un gars droit avec un cœur en or, il emmerdait personne, il était lui-même. Ce qui lui est arrivé, c’était écrit. Il était là au mauvais endroit au mauvais moment, ça peut arriver à tout le monde. Pour le moment il n’y a pas eu justice et on se battra pour que justice soit faite ».

Mamadou a appris le décès de son ami lors de son incarcération et c’est à ce moment qu’il a décidé d’écrire le morceau « Adama Traoré » dont le clip a atteint plus de 450.000 vues sur Youtube. Le titre commence par les mots de la soeur d’Adama, Assa, alors que les images retracent les dernières minutes du jeune homme mort entre les mains des gendarmes. « Adama, une étoile en plus dans le ciel. Tu es parti, depuis je ne suis plus le même. Je donnerai toute ma vie pour que la tienne revienne. Si tu nous vois, j’espère que tu es fier de nous. Depuis que tu es parti, je ne sens plus les coups », chante-t-il, entouré des proches du défunt.

« Dans le quartier, il manque quelque chose, ce n’est plus pareil, il y a un vide »

Des bracelets « Adama » pour se souvenir.

« Il pouvait mourir pour toi, Adama. C’est pour cette raison que tous ceux qui le connaissent lui ont rendu hommage. C’est parce qu’ils savaient qui il était vraiment », décrit Jahil. Tous s’accordent à dire que depuis juillet dernier le quartier a bien changé. « Il manque quelque chose, ce n’est plus pareil. Il y a un vide qui se fait ressentir, on sent que le quartier est touché et même dans dix ans ce sera pareil », poursuit Jahil.

Adel a accompagné la famille au Mali pour enterrer son ami, un voyage qui l’a marqué. « Ça m’a fait bizarre à la base parce qu’on en avait parlé de ce voyage au Mali mais dans d’autres circonstances et là je me retrouve à l’enterrer là-bas », explique celui qui a connu Adama vers 16 ans. « Je trouvais qu’on se ressemblait beaucoup dans nos parcours, c’était vraiment mon frère, on a tout fait ensemble, je n’ai pas le souvenir d’avoir fait un truc sans lui ». Le décès de son ami a laissé un énorme vide dans sa vie. « Quoiqu’il arrive, il te soutenait, que ce soit pour te parler ou il pouvait te soutenir financièrement peu importe. C’était le mur porteur Adama, c’était un gars solide », ajoute-t-il.

Les proches d’Adama sont conscients que la procédure judiciaire risque de prendre du temps mais tous restent déterminés à faire front avec la famille Traoré parce qu’ils savent que leur ami se serait mobilisé si l’un d’entre eux avait perdu la vie dans les mêmes conditions.

Félix MUBENGA

Crédit photo : Frédéric BERGEAU

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