La libération conditionnelle de Philippe El Shennawy, le plus ancien prisonnier en France, a été acceptée mercredi 22 janvier. Un record de détention qui pose des questions.

Trente-huit années passées en prison. Le record de longévité de détention en France. Triste record qui vient d’être rompu mercredi 22 janvier par le tribunal d’application des peines de Créteil qui a accepté la libération conditionnelle de Philippe El Shennawy. La libération effective devrait avoir lieu vendredi matin avec mise en place d’un bracelet électronique.

Incarcéré pour la première fois en 1975, Philippe El Shennawy a alors 20 ans. Il est condamné à la prison à perpétuité pour le braquage d’une banque avec prise d’otages à Paris, sans blessé. Un délit qu’il a toujours nié. Il est libéré sous condition en 1990 mais est très vite réincarcéré pour violation de l’interdiction de séjour en région parisienne. Il s’y était rendu pour voir son fils. Commence alors un parcours carcéral difficile, « une suite de nœuds » comme le décrit son avocate, Maître Marian.

En 1997, lors d’une permission il s’évade une première fois. Puis une seconde fois en 2004 lors d’un séjour en unité pour malades difficiles. Pendant ses mois de cavale, il commet plusieurs vols à main armée. « Pour survivre », justifie son avocate. Un parcours sinueux, multipliant les peines, qui lui vaut de rester derrière les barreaux pendant près de quarante années donc.

La prison pour réinsérer ou pour détruire ?

L’affaire El Shennawy est un cas d’école et met le doigt sur les faiblesses, voire les travers du système judiciaire et carcéral français. Comment un homme qui n’a ni tué ni blessé peut-il rester quarante années derrière les barreaux ? Michel Wieviorka, sociologue français et membre du collectif de soutien à Philippe El Shennawy analysait pour France Culture cet « acharnement » en ces termes. La justice peut avoir deux rôles, soit elle permet de punir mais aussi de réinsérer, soit elle est répressive et destructrice d’une certaine manière. Dans le cas El Shennawy, elle a joué le rôle de rouleau compresseur. Michel Wieviorka faisait aussi part de son expérience de professeur en centre pénitencier et témoignait de la dureté de ce milieu. Ce que confirme Maud Marian, « le système est capable d’écraser quand il l’a décidé ». L’homme tente de se suicider et cesse de s’alimenter à plusieurs reprises.

Un acharnement judiciaire contre cet homme difficile à expliquer. Peut-être fallait-il faire un exemple ? La personnalité et le caractère dérangeant de Philippe El Shennawy peut avoir joué. Néanmoins, c’est l’aveu d’un système répressif sans volonté de réinsertion qui se dévoile. Pourtant, Philippe El Shennawy ne sait pas laissé « écraser ». Il tient bon malgré les hospitalisations en psychiatrie que dénonce son avocate. Pour elle, cela a été une manière de minimiser l’importance et la portée des propos de son client.

59%  des anciens détenus de nouveau condamnés après cinq ans de libération

La prison apparaît en France comme une réponse quasi-automatique. Pourtant le taux d’occupation des prisons françaises est de 118%, 68 569 détenus au 1er juillet 2013 pour 57 320 places, le système semble bien en peine de réinsérer ses anciens prisonniers. Une étude de la direction de l’administration pénitentiaire publiée en 2011 est édifiante : 59%  des anciens détenus font face à une nouvelle condamnation dans les cinq ans qui suivent leur libération.

Philippe El Shennawy passionné d’art et de musique classique a de son côté poursuivit des études en prison. Il est aujourd’hui titulaire de plusieurs bacs, deux CAP et une maîtrise d’histoire sur le haut Moyen-Age. Une soif d’apprendre et de travailler qu’il prouve lors de son incarcération à Poissy. Il est ensuite transféré à la maison d’arrêt de Fresnes où il ne peut plus travailler. Il obtient même l’assurance d’être embauché dès sa sortie de prison pour une mission de coordinateur de projets culturels.

Le suspens aura été entier jusqu’à la fin pour Philippe El Shennawy. Le 16 janvier, le Tribunal doit se prononcer sur sa liberté conditionnelle mais il repousse encore sa décision. Un nouveau délai qui n’étonne plus personne dans ce dossier. Aujourd’hui, la justice a décidé de mettre fin à l’incarcération de Philippe El Shewanny qui officiellement aurait pu se poursuivre jusqu’en 2031. Dès lundi, il va pouvoir reprendre le chemin du travail.

Charlotte Cosset

Articles liés

  • Othmane, 7 ans, mort dans un ascenseur : sa mère demande justice

    Le 10 octobre 2015 Othmane Esshaymi, 7 ans, meurt asphyxié dans l’ascenseur de son immeuble du quartier du Val-Fourré à Mantes-la-Jolie. 6 ans après le drame, sa famille continue son combat judiciaire pour faire condamner l’ascensoriste et le bailleur. Reconnu coupable d’homicide involontaire, Otis a réussi à casser le dernier jugement sur un vice de procédure, imposant un nouveau procès à la famille.

    Par Céline Beaury
    Le 11/01/2022
  • Tirs policiers à Stains : « Je me suis vu mourir »

    #BESTOFBB Dans la nuit du 15 au 16 aout dernier, Nordine et sa compagne reçoivent près d'une dizaine de coups de feu à Stains, tirés par des policiers sans brassards, non identifiables. Près d'un mois après les faits, l'homme toujours choqué, se confie pour la première fois aux médias, pour le BB. Témoignage.

    Par Céline Beaury
    Le 23/12/2021
  • La quête de vérité de la famille de Souheil, tué par la police à Marseille

    Souheil El Khalfaoui, 19 ans, est mort début août d’un tir dans le thorax lors d’un contrôle de police. En dépit des nombreux témoignages d’habitants, la famille du jeune homme craint que la plainte soit classée au titre de la légitime défense. Réclamant la nomination d’un juge d’instruction, elle organise à partir de demain trois “Journées pour la vérité” à Marseille.

    Par Clara Lalanne
    Le 11/11/2021