Le ministre de l’Intérieur était en déplacement à Sevran, ce vendredi, pour répondre à l’appel des habitants et du maire exaspérés par les dealers. Une mobilisation de riverains, qui après Saint-Ouen et Bordeaux, commence à se faire entendre. 

Suite à l’article précédent réalisé à Bordeaux où les riverains souhaitaient dénoncer et diffuser les photos des dealers, un habitant de Sevran, qui s’est reconnu dans ce que vivait au quotidien ces bordelais m’a contacté pour témoigner anonymement sur les événements qui viennent de se dérouler à Sevran, en Seine-Saint-Denis.

Les dealers de la cité des Beaudottes (environ 11 000 habitants) exaspèrent les habitants. « Ils sont tout le temps à l’intérieur, ils vendent du shit et de la cocaïne. Quand on rentre chez nous on a l’impression d’être des étrangers. On vit l’enfer. La police passe plusieurs fois par jour, mais il n’y a aucun changement », témoigne ce sevranais. Mais il n’est pas le seul que cette situation insupporte.

Du coup, mardi soir, lui et une trentaine de locataires d’un immeuble de la cité des Beaudottes sont descendus dans le hall d’entrée pour parler à ces jeunes, leur demander de partir. « Nous sommes tous descendus. Les jeunes étaient en colère ». Heureusement, la confrontation s’est passée dans un calme relatif même si les forces de l’ordre sont intervenues par la suite. Un accord entre les locataires et les jeunes a finalement été trouvé, ces derniers ont « promis de faire leur possible pour ne pas les déranger ». Mais le lendemain matin, plusieurs locataires ont constaté que les pneus de leurs voitures avaient été crevés et certains ont même « reçu des menaces ».

BBSevran2BBSevran2Depuis peu, ces mobilisations spontanées surgissent dans les quartiers, à Saint-Ouen comme à Bordeaux. Les habitants des quartiers se mettent à dénoncer les dealers qui « pourrissent leur vie ».  C’est désormais au tour des habitants de Sevran d’affronter les dealers et de remplacer la police, là où ils estiment qu’elle est absente. Ce qui préoccupe énormément le syndicat de police Alliance, qui affirme « que ce n’est pas aux citoyens d’assumer ce rôle-là ».  Qu’est-ce qui pousse les habitants à jouer  » aux policiers « ? Les forces de l’ordre font-elle réellement leur travail ? Ont-elles délaissé ces quartiers?

A en croire ce témoin, oui ! Il vit dans cet immeuble avec sa famille depuis une dizaine d’années et a lui aussi participé à la révolte des habitants contre des dealers. Résultat : ces pneus ont été crevés. Il reste remonté contre ces jeunes qui dégradent la vie du quartier et la rendent impossible.

« Ce mécontentement a démarré sur un ras-le-bol parce que c’est notre vie qui est en jeu, nos familles et nous-mêmes. On a le droit de dire notre mécontentement aux jeunes dans les halls. Quand on revient du travail en tant qu’habitant, on a peur. Vous vous rendez compte, on a peur de rentrer chez nous. On les connait, on a voulu parler avec eux et résultat, la nuit, ils ont détruit des voitures, crevé des pneus. Si le maire ne fait rien, ça va être de pire en pire ici », affirme t-il.

Le maire (EELV) de Sevran, Stéphane Gatignon, a reçu rapidement les habitants. Ce dernier s’est fait connaître récemment par sa grève de la faim devant le parlement, afin de réclamer une dotation supplémentaire pour sa commune, l’une des plus pauvres de la Seine-Saint-Denis, mais aussi pour obtenir l’intervention de l’armée dans sa ville pour lutter contre les trafiquants de drogue.

Les habitants des Beaudottes s’étaient rendus la veille devant la mairie afin de manifester au lendemain des faits. Ils ont été reçus ce jour-là par le directeur de cabinet de Stéphane Gatignon, qui leur a indiqué que ce dernier, après avoir reçu une plainte d’une autre résidence de la même cité, avait envoyé une lettre au ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, pour lui demander le retour des CRS dans sa ville, déjà présents entre mai 2011 et juin 2012 après une dizaine de meurtres liés au trafic de drogue.

En attendant l’éventuel retour des CRS, les habitants de l’immeuble espèrent bien se faire entendre auprès des autorités afin que des mesures soient prises en leur faveur. Leur appel a été entendu par le ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, qui s’est rendu à Sevran ce vendredi 12 avril. Une visite décidée le matin même et annoncée par le ministre lui-même sur France Info hier matin. « Il y aura une réponse, car j’ai été touché par cet appel au secours » a t-il dit.

Manuel Valls s’est d’abord rendu au commissariat, puis en mairie où il a rencontré des habitants de la résidence des Marguerites, contraints d’occuper leur hall tous les soirs afin d’empêcher le squat. La réponse à cette sonnette d’alarme sera le déploiement de CRS, comme cela avait déjà été fait dans ce quartier classé en zone de sécurité prioritaire (ZSP). « Nous allons mettre le paquet pour faire en sorte que ces habitants puissent vivre tranquillement, paisiblement, et rentrer le soir chez eux sans avoir peur » a t-il affirmé. La visite a été très commentée sur la toile et sur les réseaux sociaux. On pouvait notamment lire «Et dans les autres cités ??? Que proposez-vous, Mr Valls ? Nous aussi on a ce problème ! ». Ou encore cet habitant de Sevran qui twittait « Valls est parti depuis 15 minutes, les dealers sont déjà de retour à leurs postes…».

Mohamed Mezerai

Articles liés

  • Objections, des poèmes pour raconter les comparutions immédiates

    Le 15 avril est paru Objections, Scènes ordinaires de la justice, un livre de l’historien et poète, Marius Loris Rodionoff. Il y raconte en poèmes les comparutions immédiates auxquelles il a assisté entre 2015 et 2019, dans les Tribunaux de grande instance de Paris, Lille et Alençon. Un livre percutant dont les portraits qui s’enchaînent nous montre la misère sociale et la violence de cette justice ordinaire qui condamne et emprisonne chaque jour. Critique.

    Par Anissa Rami
    Le 10/05/2022
  • Marche blanche pour Boubacar et Fadigui, tués au pont-neuf par un policier

    Le 4 mai 2022, une marche blanche s'est tenue à Belleville en hommage à Boubacar et Fadigui. Ces deux hommes ont été tués par un policier le 24 avril dernier à Paris. Alors que le policier a été mis en examen pour "homicide volontaire" le syndicat de police Alliance a manifesté ce 2 mai contre cette décision. Malgré cette réaction des forces de l'ordre, cette marche s'est déroulée sous le signe de l'apaisement, dans le silence. Reportage.

    Par Anissa Rami
    Le 05/05/2022
  • Fermeture de la mosquée de Pessac : audience tendue au Conseil d’État

    La mosquée Al-Farouk de Pessac joue son avenir devant le Conseil d'État. Après une fermeture prononcée par la préfecture de Gironde, pour des liens supposés avec "l'islam radical" sur la base de posts Facebook, la mosquée avait pu rouvrir ses portes après la décision du Tribunal administratif de Bordeaux. Mais c'est finalement la plus haute juridiction administrative qui doit se prononcer après l'appel du Ministère de l'Intérieur. Une première audience a eu lieu mercredi 13 avril, dans un contexte tendu. Reportage.

    Par Anissa Rami
    Le 13/04/2022