BB : Ces dernières années ont donné le sentiment d’une augmentation du phénomène des violences policières. Vous travaillez depuis longtemps sur le sujet, et avez qualifié  ce phénomène comme une “violence industrielle” au sein de l’État ? D’où tire-t-il son origine ? 

Je travaille depuis une quinzaine d’années sur le système sécuritaire et sur ce que font les appareils répressifs de la police et de l’armée. Ainsi que sur l’évolution de la société sécuritaire. Un des fils rouges a été la contre-insurrection. Ce sont des doctrines de guerre policière qui émergent dans les guerres coloniales et qui deviennent les principaux logiciels de gouvernement dans les sociétés contemporaines.

Dans votre livre “La domination policière” vous utilisez le concept de « damnés de l’intérieur » notamment pour évoquer les habitants des quartiers populaires. Que signifie-t-il et en quoi est-il lié aux violences policières ?

Je reprends le terme à Frantz Fanon dans Les Damnés de la terre. Lui ne s’en sert pas comme un concept sociologique mais pour nommer cette condition coloniale qui est faite d’exploitation et d’oppression à caractère raciale et sexualisée. Il me fallait une catégorie pour parler de cette condition en général.

Mais aussi pour faire des différences à l’intérieur de cette condition-là. Ce n’est pas pareil d’être issu de l’immigration, né en France, que d’être une première génération qui est arrivée et qui est née en dehors de France. Je parle donc de “damnés à l’intérieur” pour la génération qui migre et la condition de “damnés de l’intérieur” pour la catégorie des prolétaires non-blancs des quartiers populaires en France.

Qu’est-ce qui explique que ces “damnés de l’intérieur” soient visés par cette violence selon vous, et surtout pourquoi est-elle produite ? 

Il y a plusieurs raisons, les habitants des quartiers populaires sont les strates qui bénéficient le moins des privilèges et qui ont donc le plus intérêt à en finir avec cette structure sociétale ou au moins à ce qu’elle évolue. Pour les classes dirigeantes d’une société pyramidale, il y a une logique qui consiste à concentrer un contrôle policier sur les classes pauvres et ségréguées.

Pour maintenir cet ordre social il faut de la coercition et donc l’Etat concentre des moyens policiers contre ces parties-là de la population.

Il y a une autre raison qui est que les sociétés impérialistes comme la France sont organisées autour d’une hiérarchie sociale structurée par la race et par la ségrégation. Toute la société est organisée autour de ça, le capitalisme et le patriarcat sont également construits  à travers cette colonialité interne. Et pour maintenir cet ordre social il faut aussi de la coercition et donc l’État concentre des moyens policiers contre ces parties-là de la population.

Enfin derrière tout ça il y a un système économique et un marché général du contrôle, de la surveillance et de la répression et par conséquent les quartiers populaires servent aussi de terrain d’expérimentation et de laboratoire pour ces industries-là qui à la fois y développent des nouvelles marchandises, les mettent à disposition de la police, qui en s’en servant créent de nouveaux marchés.

Michel Foucault, que vous citez dans votre livre sur le sujet, parle de la notion « d’effet de retour des modèles coloniaux ». En quoi l’histoire coloniale de la France est-elle liée à la construction de la police telle qu’elle fonctionne aujourd’hui ? 

Foucault explique qu’il faudrait qu’on commence à analyser ces “effets de retour”. Aujourd’hui on a commencé à bien les analyser. Et ce dont on se rend compte, c’est que les origines du capitalisme et de sa collaboration avec l’Etat-Nation se fondent sur l’esclavage et le colonialisme. Ça ne vient pas se faire après comme appui.

Par conséquent, il y a, en permanence, des transferts de technologies, de savoirs et de pouvoirs. Les sociétés impérialistes font circuler des manières de contrôler les gens, de les surveiller et de les réprimer. Entre l’implantation esclavagiste, le pouvoir colonial, la gestion des quartiers populaires et la gestion des prisons, il y a des savoirs qui circulent en permanence et qui de temps en temps vont être repris et réagencés et appliqués à d’autres strates de la population, en contenant l’usage de la férocité et du meurtre.

C’est le cas de la brigade anti-criminalité (BAC) ? 

La BAC est un exemple, ce n’est pas la seule unité. Les prototypes des BAC, les brigades de surveillances de nuit (BSN), sont créés au début des années 1970 par le préfet Pierre Bolotte, qui est lui-même un ancien de l’Algérie et d’Indochine. Il est responsable de la répression meurtrière de mai 67 en Guadeloupe.

Il va donc créer ces unités, en prenant deux modèles :  les unités de police commando que lui-même a expérimenté quand il était en poste pendant la guerre d’Algérie et les unités qui étaient chargées du contrôle raciste des travailleurs maghrébins à Paris: les brigades d’agressions et violences (BAV) et qui elles-mêmes étaient la suite des brigades de surveillance des nord-africains (BNA).

Dans vos travaux, vous rappelez que les gouvernements successifs ont participé à une industrialisation des violences policières : « La gauche avec la fabrication d’une police d’occupation et l’augmentation des effectifs en tant que « service public » et la droite avec des polices de choc et la productivité policière ». Quelles sont ces politiques mises en place par les gouvernements ?

Il y a un discours de gauche au sujet de la police qui se prétend plus humaniste et davantage dans le dialogue et la prévention et consiste quand ils sont au pouvoir à développer des polices dites de proximité et qui sont en réalité des unités d’occupation du territoire et de renseignements.

Les dispositifs sécuritaires s’entassent, s’accumulent et collaborent entre eux. Il n’y a pas une police de gauche qui s’oppose à une police de droite.

Ces politiques ne sont pas suspendues quand des gouvernements de droite arrivent au pouvoir comme ça a pu être le cas sous Nicolas Sarkozy.  De temps en temps, on va médiatiquement les mettre au placard pour, comme ça a pu être le cas sous Sarkozy, déployer d’autres dispositifs du même genre comme avec les unités territoriales de quartier (Uteq).

Par ailleurs, la droite a tendance à doter la police de nouveaux armements, de nouvelles technologies et dans les unités les plus féroces. Sauf que lorsque la gauche revient au pouvoir, elle n’annule pas ces dispositifs-là, on appelle ça les “effets de cliquet”. C’est-à-dire que les dispositifs sécuritaires, une fois qu’ils sont enclenchés, on revient très rarement en arrière. Ces dispositifs s’entassent, s’accumulent et collaborent entre eux. Il n’y a pas une police de gauche qui s’oppose à une police de droite, il y a une collaboration structurelle entre ces fractions.

Selon vous il existe un « marché de la coercition », qui contribue à transformer et reconvertir des dispositifs initialement destinés à un usage militaire en instruments de contrôle comme les grenades de désencerclement ou les LBD. Quelle est l’implication de ce marché dans la production de violences policières ?

Il y a des industriels de l’armement qui créent les marchés de la sécurité dans l’après 68 et font un travail permanent pour innover, fabriquer des nouveaux prototypes, des nouvelles idées dans le domaine du contrôle, de la surveillance et de la répression.

Ils tentent de fournir du matériel, des idées, des doctrines à des policiers sur le terrain pour qu’ils puissent les faire évoluer, donner leurs avis, leurs envies et leur suggérer de demander à leur hiérarchie de les doter de ces armements-là. C’est un système permanent où les industries travaillent directement avec les hiérarchies policières et politiques.

Par conséquent, quand on fournit de nouvelles armes aux policiers et qu’ils sont autorisés à s’en servir, ils les utilisent de plus en plus et demandent de nouveaux modèles. C’est pourquoi on est passé des premiers flashball, aux LBD, puis aux LBD 40, puis aux lanceurs multi-coups.

Au début, l’argument de vente et de légitimation des LBD était de dire que ça remplaçait les armes à feu et que ça évite de tuer et qu’il ne fallait pas se plaindre si ça mutilait, au moins ça évitait de tuer. En réalité c’est faux, le nombre de crimes policiers n’a jamais cessé d’augmenter et donc les mutilations liées aux flashball ne les ont pas remplacées, elles sont venues s’ajouter aux morts.

On comptabilise entre  10 et 15 morts par an liés à l’activité de la police jusqu’en 2015 et ces 5 dernières années on est passé entre 25 et 35 morts par an (d’après la base de données fournie par Basta Mag, sic). Donc les armes intermédiaires (flash ball, taser) ne sont pas du tout venues atténuer le phénomène des violences policières.

Ces lois sécuritaires qui s’empilent viennent souvent répondre à des demandes soit des syndicats de police, soit des industries de l’armement et aussi parfois même de la justice pour encadrer des choses qui sont déjà en train de se faire.

Le criminologue québécois Jean-Paul Brodeur avait remarqué que « la plupart des protestations contre le développement de pratiques policières « au-dessus des lois » ont donné lieu à un changement des lois plutôt que des pratiques policières ». Avez-vous le même constat ? Est-ce le cas de la loi de sécurité globale ?

C’est ce que j’observe aussi, toutes ces lois sécuritaires qui s’empilent viennent souvent répondre à des demandes soit des syndicats de police, soit des industries de l’armement et aussi parfois même de la justice pour encadrer des choses qui sont déjà en train de se faire.

Soit parce que les matériels sont déjà en usage, dans la loi de sécurité globale il y a la question des drones, on sait que le préfet Didier Lallement utilise des drones depuis plusieurs mois. Il y a une critique à ce sujet, par conséquent l’Etat s’en empare, va faire une loi qui va normaliser l’usage des drones et va l’encadrer ce qui va permettre de l’élargir. Tous les domaines de la police sont aussi des marchés.

Quelles sont les pistes qui restent aux politiques et aux citoyens pour enrayer les violences policières selon vous? 

J’observe ces luttes depuis 20 ans et hormis après la mort de Malik Oussekine et la suppression des voltigeurs qui s’en est suivie, il n’y a jamais eu de réformes si ce n’est quand il y a un rapport de force. Je pense donc, comme le dit, la militante révolutionnaire afro-américaine et membre du Black Panther Party, Assata Shakur, qu’on ne peut pas compter sur la morale des dominants, les droits légitimes il faut les arracher.

Propos reccueillis par Bessma Sikouk

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