« Je ne sors que pour aller au cimetière, et chez le médecin », les premiers mots du père d’Allan Lambin, disent tout d’un quotidien coincé entre la mort prématurée d’un fils, et sa propre (sur)vie solitaire confrontée à un deuil impossible. « Allan était un garçon adorable et sincère. Un passionné de moto qui n’aimait pas être seul », raconte Franck Lambin, inconsolable depuis la mort de son fils unique, en février 2019, quatre ans après la perte de son épouse.

De son propre aveu, l’homme s’est renfermé sur lui-même. « Je suis bourré aux antidépresseurs, à la limite de l’intoxication médicamenteuse. ‘Ils’ (les policiers) attendent que je meurs, car ils savent que seule la mort m’arrêtera. Mais je ne lâcherai pas, ce combat c’est tout ce qu’il me reste », argue  le cinquantenaire.

Dans sa quête de justice, l’homme est soutenu par ses proches, et notamment par Emmy la petite amie d’Allan. La jeune femme était non seulement l’amoureuse de la victime, mais aussi une amie de longue date de la famille. « Nous nous connaissions depuis l’enfance, nous habitions à 5 minutes l’un et l’autre, puis à quinze ans et demi, nous nous sommes mis ensemble », se rappelle avec tendresse la jeune femme aujourd’hui âgée de 21 ans. « Allan du haut de ses 19 ans avait déjà été éprouvé par la vie. Après le décès de sa mère, en 2016 qui a succombé à un cancer, il a arrêté l’école et commencé à travailler dans l’entreprise de livraison de colis de son père. Il avait alors 16 ans. Les deux hommes entretenaient une relation fusionnelle ». 

La nuit fatale du 9 au 10 février 2019 à Saint Malo ?

D’après la version policière, Allan, en état d’ébriété, (l’expertise révèlera un taux d’alcoolémie de 0,83g par litre de sang) est interpellé, après une altercation véhémente avec les policiers, suite à un accident de voiture. Le jeune homme est ensuite placé en cellule de dégrisement au commissariat de Saint Malo. Dans la nuit, pris d’un malaise, il serait tombé au sol, à genoux. Une position qui aurait mené à une asphyxie mécanique.

Je connais la vérité, j’étais sur place.

Cette thèse Franck et ses proches n’y croient pas. « Je connais la vérité, j’étais sur place », clame le père du défunt. Ce 9 février 2019, accompagnés d’amis, père et fils sont de sortie à Dinard. Au retour, alors qu’il pleut, la voiture glisse dans un fossé. Un choc sans gravité, qui provoque tout de même une intervention de la police. Une altercation éclate.

Selon les témoins, Allan est plaqué au sol, un policier pose un genou sur le thorax. Le jeune homme est embarqué. Peu après, il en sera de même pour son père, aussi en état d’ébriété à ce moment là. Le garçon ne ressortira pas vivant de ce qui ne devait être qu’une simple garde à vue.

On voit Allan tomber droit subitement et rester allongé sur le sol, pendant deux heures sans que personne ne vienne lui porter secours. 

Des faux en écriture, une auscultation médicale bâclée, une première expertise remise en cause et de multiples manquements. Voilà ce que révèle le visionnage des vidéos de surveillance du commissariat de Saint-Malo, auxquelles Maitre Laudic-Barron, l’avocate de la famille, a pu avoir accès en août dernier.

« On voit Allan tomber droit subitement et rester allongé sur le sol, pendant deux heures sans que personne ne vienne lui porter secours, indique l’avocate. Ces images remettent en cause la thèse de l’asphyxie mécanique évoquée lors de la première expertise, et mettent en évidence les déclarations mensongères des policiers qui dans le tableau des rondes de surveillance font état d’un passage toutes les 15 minutes ».

Par ailleurs l’avocate s’interroge sur l’auscultation pratiquée par le médecin chargé de s’assurer de l’aptitude du jeune homme à la garde à vue. « Allan était recroquevillé sur sa couchette face au mur. Le médecin soulève son tee-shirt et pose le stéthoscope sur le bas du dos, puis s’en va. Tout cela dure moins d’une minute. Peu après Allan se lève et s’effondre. »

Comprendre ce qui a provoqué ce malaise

L’autopsie pratiquée sur la victime, révèle une fracture du sternum et une hémorragie, qui pourraient être liées au massage cardiaque durant la tentative de réanimation. « J’ai été ambulancier pendant des années, on a jamais vu ça », rétorque Franck pour qui la version des policiers ne tient pas, pas plus que l’asphyxie mécanique. Il en est convaincu, c’est l’interpellation violente qui a provoqué la fracture du sternum puis l’hémorragie et l’asphyxie de son fils.

De son côté Maître Laudic-Barron remet aussi en cause la version officielle et indique que « sur les vidéos, lorsque les secours arrivent sur place, cela fait déjà deux heures qu’Allan est à terre…. Les secours réalisent qu’il est mort depuis trop longtemps et ne s’acharnent pas sur le massage cardiaque ». 

Une volonté de faire trainer l’enquête. C’est le sentiment qui règne du côté du camp Lambin. « Dès le début l’IGPN a tenté de dissuader Franck de porter plainte, en lui disant que porter plainte ne servirait  à rien et ont été irrespectueux », se souvient Emmy.

Alors que la famille a obtenu la désignation d’un nouvel expert depuis mars 2020, rien ne s’est passé depuis. Les proches d’Allan attendent toujours une mise en examen des policiers concernés. « On constate une volonté de ne pas avancer très vite », déplore l’avocate qui demande un rendez-vous avec la juge d’instruction. « Nous avons la chance d’avoir des vidéos. Au vu des faits, et des images je ne vois pas comment il pourrait en être autrement. »

À ce jour, la famille Lambin a déposé plainte pour non-assistance à personne en danger à l’égard du médecin. Une autre plainte à été déposée à l’encontre du commissariat pour mort suspecte, coups et blessures sur Franck Lambin, violence policières sur Allan, modification de témoignages et dissimulation de preuve contre l’IGPN, faux et usage de faux contre le commissariat.

La grande famille des victimes de violences policières apporte son soutien

Malgré la distance, la famille Lambin, qui habite le petit village de Saint-Hilaire-des-Landes en Ille-et-Vilaine a reçu le soutien d’autres familles de victime de violences policières. « C’est Awa la sœur de Babacar Gueye, qui a pris contact avec nous en 2019. Comme nous sommes à proximité de Rennes, nous avons participé à plusieurs marches commémoratives au côté du collectif Justice pour Babacar et cela nous a permis de rencontrer d’autres collectifs de familles. Chaque mobilisation collective, nous fait du bien, on se sent moins seuls », explique Emmy.

De son côté Franck avoue avoir été surpris d’apprendre qu’il existait autant d’affaires. « Aujourd’hui je n’ai plus confiance, on voit bien que dans tout ce qui concerne l’institution policière, les fonctionnaires se couvrent entre eux avec la complicité de la justice. J’aspire à ce qu’Allan, ne soit pas parti pour rien. Dans mon combat, seule la mort m’arrêtera ». 

Céline Beaury

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