En dehors des estrades, Awa irradie de son large sourire et de ses yeux pétillants avec la bienveillance d’une grande sœur attentionnée. Mais dès qu’elle prend le micro et malgré son français parfois hésitant, ses traits se durcissent. La rage au cœur, elle impose son ton percutant et force l’admiration de l’auditoire.

Depuis bientôt cinq ans, la jeune femme arbore fièrement son sweat-shirt floqué « Justice pour Babacar Gueye, tué en 2015 par la police à Rennes ». Cette histoire, c’est celle de son petit-frère abattu par balle par la police dans la nuit du 3 décembre 2015.

Si mon frère avait été blanc, il aurait été maîtrisé, pas abattu

Ce soir-là, le jeune homme de 27 ans doit dormir chez un ami. Dans un état de délire, Babacar saisit un couteau et se mutile au ventre. Son hôte appelle les pompiers, mais c’est la police qui intervient dans un premier temps. Ils sont huit. Cinq balles seront tirées sur le jeune homme. Awa en est convaincu, si son frère avait été blanc, « il aurait été maîtrisé, pas abattu ». Depuis, elle se bat pour obtenir justice.

Avec son petit frère, Awa partageait un ADN, une histoire et un toit. Elle est arrivée en France en 2013 avec son plus jeune fils, depuis son Sénégal natal. Il l’a rejoint un an plus tard, alors en situation irrégulière.

Cette nuit d’hiver où Babacar est tué, la vie de la jeune femme bascule. Au-delà du choc du deuil, elle doit immédiatement faire face, seule et sans famille, aux méthodes de l’institution policière. « Le lendemain de la mort de mon frère, je suis partie au commissariat de Rennes accompagné d’un ami, qui aurait fait office d’interprète. Mais les policiers ont refusé qu’il m’accompagne, se souvient-elle. Ensuite, alors que je demandais où était le corps de mon frère, les policiers m’ont fait du chantage afin d’avoir accès à mon appartement. Je n’avais pas le choix, je voulais savoir où se trouvait mon frère. Ils ont fouillé mon domicile, pris les papiers et les effets personnels de Babacar. »

Un parcours du combattant

Dès lors, elle décide de se battre. Dans un pays dont elle ne connaît ni les codes ni la langue. « A l’époque de la mort de mon frère, je ne parlais pas le français », reconnaît-elle. Pourtant, avec ses soutiens rennais, la mère de famille sillonne la France, rencontre les autres collectifs de familles de victimes de violences policières, apporte son soutien et partage son histoire.

Au fil des mois, elle améliore son français pour devenir de plus en plus audible. Elle renforce son discours et se politise sur la question du racisme et des violences policières.

« Je ne sais ni lire, ni écrire, mais je suis intelligente ! », clame-t-elle fièrement. Et elle connaît par cœur l’histoire de son petit frère : « Il a reçu cinq balles, dont une dans la fesse gauche, il était donc de dos. Il est resté menotté plus d’une heure au sol, les armes qui l’ont tué et étaient sous scellés ont été détruites ‘par erreur’ (aux dires de la justice), le policier qui a tiré a été muté dans une commune voisine… Je n’ai pas été à l’école mais j’ai vite compris que tout cela n’était pas normal. »

A chaque mobilisation organisée par les familles de victimes de violences policières, elle prend la parole, apporte son soutien et raconte son histoire. Forgeant son discours, améliorant son français, elle parcourt le pays : Rennes, Lyon, Clermont-Ferrand, Grenoble, Paris… Elle ne compte ni son temps, ni son énergie. « Je suis une femme noire et je suis fière de moi ! », répète-t-elle inlassablement.

Là où d’autres auraient baissé les bras, la fille de tirailleur sénégalais décide, à l’instar de ses aînés, de mener le combat et endosse le rôle de soldat.

Céline BEAURY

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