Jeudi le hasard a voulu qu’on se retrouve quelques instants seuls avec Kamel. On a parlé de choses un peu plus intimes que lorsqu’il y a le groupe – les filles, les problèmes de délinquance qu’il a eus dans son adolescence… C’est quelque chose d’omniprésent, le groupe. Ici, les jeunes sont toujours ensemble. Le groupe les porte, il les protège sans doute, mais j’ai aussi l’impression que parfois il les étouffe et leur impose une forme de conformisme.

Bref, ce jour-là, Kamel a évoqué ce qui lui est arrivé il y a deux ans. Voici son histoire, on pourrait l’intituler: Le récit du matricule 73792.

C’était en juin 2003, Kamel avait eu des problèmes avec la police deux semaines auparavant. « Il y a eu un enchaînement: je ne trouvais pas d’emploi, je fumais du « H » et je me suis mis à téléphoner à des journalistes pour leur proposer des infos sur le terrorisme. Quelques heures après, la police avait débarqué chez moi. »

Mais cela, c’est encore innocent. Afin d’éviter d’autres problèmes, sa sœur décide de l’envoyer au Maroc pour l’été. Il prend un avion de la RAM à Roissy, pour Casablanca, le 24 juin. Dans l’avion, des micro-contrariétés le mettent en boule: deux jolies blondes demandent sa place près du hublot, il accepte; il souhaite changer de menu à cause de la ratatouille, l’hôtesse refuse; il n’obtient pas d’alcool alors qu’il croit voir d’autres en recevoir. Enervé, il va fumer une cigarette aux toilettes, ce qui déclenche l’alarme. L’hôtesse intervient, parle de déposer plainte, et là, ça dégénère. « J’ai commencé à être du côté obscur. »

Il n’y aura pas de coups ni de violence physique, juste des injures, des menaces, et finalement des excuses. Quand il regagne sa place, Kamel croit l’incident clôt. Mais à Casablanca, des policiers l’arrêtent, il passe deux jours en garde à vue et se retrouve lesté de huit chefs d’accusation: « J’avais perturbé l’avion – je ne sais plus comment on dit – voulu frapper une hôtesse, voulu me battre avec le steward, insulté le Maroc, insulté le roi, possédé une arme de défense à décharge électrique dans ma valise, et je ne me souviens plus des deux derniers points… »

Kamel est transféré à la prison de Oukacha, à Casablanca, qui abrite 8 000 prisonniers. Là, il y a un quartier spécial pour les détenus occidentaux. Kamel n’a que le passeport français et demande à y être transféré, mais l’huissier lui répond: « Regarde ta tête, va avec tes frères! »

La première nuit dans le centre de transit est un cauchemar, il ne ferme pas l’œil, hanté par les hurlements qui lui parviennent, d’un prisonnier qui supplie qu’on arrête de le frapper. Puis il est enfermé dans ce qui sera sa cellule, où 30 à 40 prisonniers sont enfermés selon les périodes. Certains dorment à terre, il y a des cafards, des rats la nuit, une seule toilette, à la turc, derrière un rideau, qui fait aussi office de douche avec un seau. Et puis un lavabo et deux TV, l’une en couleurs, l’autre en noir et blanc. Kamel a dessiné un plan qu’il me montre.

Il va passer 6 mois dans cette cellule. Six mois scandés par une visite hebdomadaire chez le juge, qui prolonge imperturbablement sa détention. Un jour, au retour d’une de ces visites, il découvre le cadavre d’un camarade de cellule sur une civière, victime d’une crise d’épilepsie que le gardien jugeait feinte. Un autre jour, un détenu coiffeur des prisonniers meurt étouffé par un gonflement de gorge: il avait sniffé de mauvais produits. Et puis les bagarres, les détenus qui se tailladent le torse, ceux qui fracassent par surprise la tête d’un malheureux contre les barreaux pour se venger d’une vexation de la veille…

Pour raconter ces 6 mois d’enfer, Kamel est venu avec un singulier trésor rassemblé dans un sac en plastique: des cahiers et des livres que des détenus étudiants lui ont donné en prison, et qu’il a couverts de pensées et de récits. Cétait pour tenir le coup et échapper à cet univers de folie. Kamel n’est pas un intellectuel, vraiment pas, mais il a lu ces livres et s’y est accroché: « Les lettres de mon moulin », d’Alphonse Daudet; « Les croisades vues par les arabes », d’Amin Maalouf; et un recueil de poèmes écrits par des adolescents.

Kamel feuillette ces pages. Il lit une pensée griffonnée en marge du Daudet. Comme il n’avait pas le droit d’avoir du papier, il écrivait dans les espaces vierges du livre: « Eh! Kamel, si tu sors d’Oukacha, vas-tu être dangereux pour la société française? Mais qui est dangereux? Les gens malheureux ou l’Etat? Telle est ma question. »

Kamel a attendu presque quatre mois la première visite d’un représentant de l’ambassade française. Au bout de six mois, il sort. « Quand tu passes par la prison, explique-t-il, tu ressors soit furieux, soit cassé, soit transformé. » Lui, il est ressorti transformé. Il ne se drogue plus, est devenu plus calme, plus posé. « Ma mère dit que d’un mal, est sorti un bien. » Lui, il garde une autre image, plus pénible: « J’aimais deux pays. C’est comme si la France avait eu un poignard, le Maroc un autre poignard, et que les deux m’avaient donné un coup dans le dos. »

Là-dessus, Kamel cherche longuement un poème dans le recueil publié par Folio Junior, « Adolescence en poésie ». D’avoir été trop parcourues, les pages se détachent, il les tourne doucement. Et puis il lit ce texte, qui le touche beaucoup :                                       

« Je veux être une image qui choque

Je veux me faire remarquer

Je veux qu’on parle de moi dans les journaux

Je veux que les gens s’inquiètent de moi

Je veux dénoncer les erreurs de l’homme.

 

Je suis le premier enfant de l’ordinateur et de l’atome

Je suis la parfaite image de l’homme

J’ai été créé par manipulations génétiques

Je n’éprouve pas de sentiments

J’attaque et je tue

Je vole et je détruis

 

Je suis partout dans la rue

Arrogant et sans limite

Essayez de me détruire

Je suis la preuve de vos erreurs

 

Je suis l’adolescent rebelle

Qui refuse de se taire. »

 

Par Alain Rebetez

Alain Rebetez

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