Mercredi 4 août à la Belle de Mai, dans le 3e arrondissement. La place Bernard Cadenat, au cœur de ce quartier populaire de Marseille, s’anime d’ordinaire jusqu’à la tombée de la nuit. Il est près de 19 heures et il fait encore bon, mais les bancs sous les platanes ont été désertés. Les habitants sont regroupés en silence quelques mètres plus loin, tenus à l’écart par un ruban rouge et blanc. Toutes les issues menant au croisement des rues Fortuné-Jourdan et Bonnardel sont condamnées. La nouvelle se répand à voix basse dans une foule accablée, aux visages éclairés par les gyrophares : un jeune homme serait mort, abattu par la police.

Mon neveu a été visé comme une cible à l’école de police. 

Trois mois ont passé depuis cette soirée qui hante la famille El Khalfaoui. Souheil, 19 ans, a perdu la vie lors d’un banal contrôle routier. Le jeune homme, qui rendait visite à un ami, n’avait pas le permis de conduire. À l’arrêt au volant de sa voiture, il décide de reculer pour échapper au contrôle, mais touche la jambe d’un adjoint de sécurité dans la manœuvre. Son collègue, un policier stagiaire, ouvre le feu et blesse mortellement Souheil au thorax.

Le soir du 4 août, deux enquêtes ont été ouvertes par le parquet de Marseille. La première, pour homicide involontaire, a été confiée à l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) pour déterminer les conditions dans lesquelles le policier a tiré. La seconde, pour tentative d’homicide, vise à faire la lumière sur la manière dont Souheil aurait utilisé son véhicule « à l’encontre des policiers ». André Ribes, le procureur chargé du dossier, avait indiqué quelques jours plus tard privilégier la thèse de la légitime défense.

Le 6 août dernier, étaient rassemblées plus d’une centaine de personnes a l’angle de la rue Fortuné Jourdan et Bonnardel, là où Souheil a été tué.

Pour les proches de Souheil, toutefois, les nombreux témoignages d’habitants remettent la version policière en question. Ils ont porté plainte le 23 août dernier, réclamant la désignation d’un juge d’instruction et un accès au dossier. Mais il faut d’abord, pour cela, que le procureur rende sa décision, sur la base du rapport de l’IGPN. Presque trois mois se sont écoulés, et les magistrats n’ont pas encore décidé des suites à donner à ce dossier.

« Plus le temps passe, et plus les témoignages vont être flous », s’impatiente Issam El Khalfaoui, le père de Souheil. Les témoins, qui se sont exposés dans les jours suivant le drame, craignent désormais de s’exprimer. « J’ai appelé de nombreuses fois pour savoir où en était l’enquête, et on me répète depuis le mois de septembre qu’elle est bientôt terminée ». Le parquet de Marseille assure, de son côté, que la décision « devrait être rendue prochainement ».

 

Quelques heures seulement après le décès de Souheil, la version policière était largement défendue dans les médias par les représentants de ses syndicats. Bruno Bartocetti, délégué régional d’Unité SGP Police-FO, assurait ainsi sur BFM Azur qu’il s’agissait d’un « cadre de légitime défense sans discussion aucune », et que le jeune voulait « en découdre ». « Dès le premier soir il y a eu du mensonge », déplore Issam El Khalfaoui. « Ils ont justifié le tir en disant que Souheil avait roulé sur un policier, ce qui est faux ». Le jeune homme, en effet, a touché un policier situé à l’avant de son véhicule, et n’aurait pas voulu intentionnellement le heurter, défend son père. « C’était un gamin de 19 ans, il n’était pas dangereux », affirme-t-il.

Une contre-enquête menée par la famille

Avec sa sœur Samia, cet ingénieur informatique a collecté des dizaines de témoignages et vidéos pour mener sa propre enquête. « Plusieurs éléments nous permettent de constater que l’état de légitime défense n’est pas caractérisé », confirme leur avocat, Me Emmanuel Molina. Aucun ne nie le fait que Souheil, à l’origine d’un délit de fuite la veille avec un défaut de permis, voulait se soustraire au contrôle de police. Cependant, d’après les témoignages le jeune homme n’aurait reculé qu’une fois que le policier à l’arrière de son véhicule s’était écarté. C’est là que dans sa manœuvre, tandis qu’il regarde derrière, il prend l’agent situé à l’avant en étau entre deux véhicules .

La mère de Souheil lors du rassemblement du 6 aout à la Belle de Mai.

« Il n’a pas été blessé, ou alors très légèrement », assure Issam El Khalfaoui, après avoir entendu des témoins et visionné leurs vidéos. On y voit, en effet, l’adjoint de sécurité se redresser quelques instants plus tard. Plus important encore : un voisin affirme que le policier s’était dégagé de l’étau au moment du tir. « Son collègue était déjà hors de danger quand le policier stagiaire a tiré », résume le père, précisant que ce témoignage a été enregistré et transmis à un huissier. C’est à ce moment-là que la balle atteint le thorax de Souheil par la fenêtre, et que sa voiture s’encastre sur un porche voisin.

Mon neveu est resté seul de longues minutes, sans une main tendue.

Rien n’obligeait ce policier à viser le cœur à bout portant, martèle la famille. Il aurait aussi bien pu tirer dans les roues du véhicule pour le stopper, sans ôter la vie de Souheil. « Mon neveu a été visé comme une cible à l’école de police », s’indignait sa tante Samia El Khalfaoui au lendemain du drame. Les proches de Souheil regrettent aussi vivement que tous les témoins oculaires n’aient pas été entendus par l’IGPN. « Est ce que la proportionnalité pouvait justifier qu’un policier fasse un usage létal de son arme dans un tel contexte ? Pour notre part, nous le contestons vigoureusement », appuie Me Molina.

Occupez-vous du blessé !

Le soir du 4 août, alors que le périmètre est toujours bouclé, quelques habitants discutent à voix basse sur la place Cadenat. Une jeune fille qui passait là raconte s’être jetée au sol quand elle a entendu le tir. Elle s’est vite relevée, et a sorti son téléphone pour filmer les minutes suivant le drame. Des images qu’elle montre discrètement, avant de prendre peur face à la présence policière et de faire disparaître son portable dans une poche. Comme sur d’autres vidéos, les voisins pressent les policiers d’appeler les secours. “Occupez-vous du blessé !”, hurlent-ils. Dans un extrait particulièrement choquant, une infirmière du quartier tente de faire une compresse avec un tee-shirt sur le torse de Souheil, trop tard cependant pour ranimer le jeune homme.

Plainte pour homicide volontaire par dépositaire de l’autorité publique et omission de porter secours

La famille a également déposé plainte pour omission de porter secours, accusant les agents de ne pas avoir assisté le jeune homme gravement blessé. Sur les images, les policiers commencent par interpeller l’ami de Souheil, en état de choc dans la voiture, puis s’agitent nerveusement sur les lieux sans réaliser les premiers soins. À ce stade, on ne sait toujours pas qui des voisins ou des policiers ont alerté les secours en premier. La famille, en tout cas, estime qu’ils ont volontairement tardé à appeler les pompiers. L’infirmière aurait même dû, comme elle l’a raconté, forcer le passage pour aider Souheil alors qu’il perdait son sang.

« Mon neveu est resté seul de longues minutes, sans une main tendue. Ce sont les passants qui lui ont apporté un minimum de dignité pendant ses derniers instants », raconte Samia El Khalfaoui d’une voix tremblante. Prévenus par cette infirmière que leur fils est gravement blessé, les parents de Souheil se rendent alors en urgence à l’hôpital Nord. « Je demandais à ce qu’on m’explique et personne ne voulait me répondre, ni la police, ni les médecins. Ça a duré pendant des heures alors qu’il n’y avait pas de doutes sur l’identité de Souheil », se souvient son père. Dans une salle d’attente où passent de nombreux policiers, ils apprendront finalement son décès en lisant une brève sur le site de La Provence.

La mort de Souheil dans une émission de la chaîne TFX ‘en immersion’

« On m’a parlé d’un arrêt cardio-respiratoire ce soir-là, mais je n’ai toujours aucune idée des causes exactes de sa mort. Je ne sais pas s’il a souffert, s’il aurait pu être sauvé si les secours étaient arrivés plus tôt », s’interroge Issam El Khalfaoui. Il ignore également si les caméras de vidéosurveillance ont enregistré des images exploitables. Le père de Souheil, en revanche, a appris avec stupéfaction que les instants après la mort de son fils avaient été filmés par une équipe de télévision de la chaîne TFX, et diffusée dans une émission « en immersion » avec les marins-pompiers de Marseille. « On ne peut pas les en empêcher, mais j’aurais dû être prévenu. C’est un manque terrible de considération ».

Souheil avait 19 ans, et il laisse derrière lui des proches anéantis. « Après tant d’années de souffrance, il commençait à être heureux, à faire des projets », regrette son père. Le jeune homme avait été contraint d’arrêter le lycée à cause de troubles psycho-moteurs, et il s’était senti frustré, mis à l’écart. « Il a fait de petites conneries d’adolescent, mais c’était un gentil garçon, pas un voyou », défend-t-il. Il était, depuis 18 mois, papa d’un enfant dont il s’occupait beaucoup, et dont la naissance l’avait apaisé. Il vivait depuis peu à la Joliette, dans son premier appartement, et avait trouvé un équilibre en travaillant comme livreur.

La marche blanche pour l’ouverture d’une information judiciaire avait rassemblé 500 personnes le 11 août dans le centre ville de Marseille et s’était achevée devant la préfecture.

À la Belle de Mai, quartier populaire proche du centre mais déjà éloigné et défavorisé en termes d’accès aux transports ou au logement digne, le drame exacerbe aussi le sentiment d’abandon des habitants. Le 6 août, écrasés par la chaleur et la tristesse, une centaine d’entre eux se sont rassemblés près du croisement où Souheil a perdu la vie. Sur la place Cadenat résonnent des pleurs et des cris de ses proches, dévastés par le chagrin. Ses amis, à peine adultes pour la plupart, se soutiennent avec difficulté. À voix haute, une femme se demande pourquoi les télévisions ne sont pas venues filmer l’hommage. « C’est parce qu’ils s’en foutent de nous ! », lance une voisine avec colère.

Notre colère est profonde, et nous avons besoin de la vérité pour l’apaiser.

Afin d’obtenir l’ouverture d’une « investigation indépendante de la police », la famille espère faire pression avec l’organisation des « Journées pour la vérité », du 12 au 14 novembre prochain. Trois jours de mobilisation qui mêleront ateliers de sensibilisation et échanges sur les dysfonctionnements autour de l’affaire, ainsi que sur la construction d’une « version des faits » dans l’opinion publique par la police. Après cette reconstitution, la mobilisation s’achèvera par un rassemblement sur le Vieux-Port dimanche à 15h, où une marche blanche avait déjà réuni 500 personnes cet été.

« On a beau croire en la France, il faut qu’on comprenne ce qu’il s’est passé », regrettait ce jour-là Samia El Khalfaoui. « Notre colère est profonde, et nous avons besoin de la vérité pour l’apaiser ». Déplorant un manque de considération depuis la mort de son fils, son frère Issam n’arrive pas encore à faire le deuil de Souheil. « Si les institutions étaient grandes, elles pourraient reconnaître leurs erreurs. Mais là, elles font tout pour les masquer ». Si l’affaire est classée sans suite, ou que le parquet dépasse le délai légal de trois mois, la famille promet de saisir le doyen des juges d’instruction, comme la loi le permet. « Je ne parle pas encore de peine, de condamnation. Tout ce que je demande, c’est la vérité ».

Clara Lalanne

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