Dix ans après la mort de Zyed et Bouna, il aura fallu cinq jours de procès et deux mois d’attente pour ajouter de la douleur à la peine des familles de Zyed Benna et Bouna Traoré. Regards vers le sol, mines fatiguées, peinées, lassées les familles attendront 45 minutes avant le couperet final. 45 minutes de calvaire pendant lesquelles le juge a répondu aux questions et aux incohérences qui avaient été mises en évidence par les avocats des parties civiles. Pas de larmes avant l’annonce finale, mais des regards de plus en plus lourds au fur et à mesure des arguments présentés. « Pour qu’il y ait non-assistance à personne en danger, le constat de l’existence du péril doit être clair et ne pas laisser place au doute » introduit longuement le juge.
Il revient sur le premier appel sur la course poursuite sur la surveillance, la localisation et le départ des policiers. Pour lui « pas de surveillance hostile du site EDF » comme reprochaient les avocats des familles de Zyed et Bouna. Pour lui « ni désinvolture, ni manque de discernement de la part des policiers ». Pour lui ni Stéphanie K., ni Sébastien G. « n’avaient pris conscience d’un péril imminent ». Tour à tour, il défend les policiers et se lance dans de longues diatribes. Quant à la phrase clé du procès relevée sur les enregistrements radio « s’ils entrent sur le site EDF je ne donne pas cher de leur peau » le juge estime qu’elle est au conditionnel et donc rien de plus qu’une « hypothèse ». À chaque mot un coup de massue supplémentaire pour les familles jusqu’à la sentence « Stéphanie K, vous êtes relaxée », « Sébastien G, vous êtes relaxé ». Lourdeur d’une décision symbolique, interrompu par les cris d’une jeune femme venue soutenir les familles « honte à vous, honte à la justice ! », suivi d’un cri de désespoir du frère de Zyed habituellement très calme « c’est de votre faute ! ».
Des cris, puis des larmes des frères, des sœurs, des cousins, des amis, venus soutenir les familles des victimes. Difficile de sortir de la salle après une telle attente, après une telle décision. Les familles cherchent une porte dérobée pour éviter la foule de journalistes trop insistante. Trop dur de prendre la parole pour les jeunes frères de Bouna, trop triste, trop tôt. C’est donc Samir Mihi proche des familles et président de l’association Au delà des Mots, qui prendra la parole, « ce qu’on vient de vivre là est très dur, je ne souhaite à personne de perdre deux enfants, c’est une douleur inimaginable et je ne souhaite à personne d’attendre dix ans un procès pour un tel résultat » explique-t-il, désabusé.
« Morts pour rien »
« Arrêtez de prendre nos quartiers en otage » s’insurge Samir quand une journaliste lui demande si les quartiers vont s’embraser à nouveau. « Ces cinq jours de débat n’ont servi à rien » explique Mehdi Bigaderne (co-fodateur du collectif AC le feu) en larmes « pendant tout son délibéré le tribunal par la voix du juge a reproché des choses aux avocats alors que c’est le parquet qui était responsable. Ils ont privilégié la parole des policiers plutôt que celle des témoins. Il ne manquait plus qu’une médaille à la fin » insiste Mehdi inconsolable. « On n’attendait pas une condamnation ferme. On se doutait du résultat, mais on s’attendait à un délibéré plus mesuré. Tout le délibéré était contre les parties civiles à aucun moment on a senti un quelconque soutien » ajoute-t-il. « La suite c’est l’injustice dans les quartiers populaires » termine le jeune homme venu soutenir les familles depuis le début du procès. Les familles s’éparpillent dehors, alpaguées de tous les côtés par certains journalistes qui vont même jusqu’à les tirer par le bras. La sœur de Bouna d’une dignité incroyable nous avoue qu’elle s’en remet à dieu « ils sont morts pour rien mais Dieu est grand » explique-t-elle en souriant malgré la peine, pour remercier toutes les personnes venues les soutenir.
« Quand on entend le juge dire ils sont relaxés ça fait mal » crie Amal Bentounsi au micro devant le tribunal. « Systématiquement c’est un non lieu pour les policiers, ils sont au dessus des lois » ajoute la jeune femme très touchée puisque son frère Amine a lui-même été tué par un policier en 2012. « On ne peut plus appeler au calme. Il faut que ces policiers soient condamnés parce qu’en créant de l’injustice, on créé des monstres » crie-t-elle applaudie par une trentaine de personnes. Parmi elle Sarah et Charlotte, deux jeunes rennaises étudiantes en droit, qui ont suivi l’affaire depuis le début « nous sommes déçues, mais on s’attendait à ce verdict. C’est systématique dans ce genre d’affaire, on devient habituées » expliquent-elles. Mais l’affaire n’est pas terminée pour Jean-Pierre Mignard et Emmanuel Tordjman qui comptent faire appel auprès du tribunal civil de Rennes. « Si ça ne passe pas par le pénal, on tente le civil » insiste maître Mignard, « vous savez l’affaire Dreyfus ça dure longtemps ».
Il aura fallut dix années de procédures, cinq jours de débats et deux mois de délibération pour entendre tomber le lourd poids de ces mots. « Vous-êtes-relaxés ». Trois quarts d’heures de choc sémantique comme des coups de poing en pleine face. « Vous êtes relaxés » trois mots pour mettre toute une génération KO.
Widad Kefti

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