Ce soir, je voulais aller à l’entraînement du Racing Club, mais c’est annulé pour cause de la pluie. Alors je retourne aux « Armes de la ville », pour croiser Yannick et voir un vélo d’occasion. 30 euros, c’est pas cher, mais l’objet est en question est en piteux état. Les pneus s’effilochent et les freins se bloquent, ce n’est même pas possible de l’essayer. Le vendeur s’en va en bougonnant. Changeons de sujet. J’aimerais que Radouane me raconte la mort de Mokhtar, il y a deux ans, dont j’ai entendu parler par Gabrielle. Ce jeune homme avait volé une voiture. La police a tiré. Mais pour éviter que la banlieue s’embrase comme il y a quinze jours après la mort des deux mômes dans le transformateur EDF, le maire aurait demandé à la famille d’organiser les obsèques au pays plutôt qu’à Bondy, où les cités avaient déjà commencé à bouger. Même Adrien, le fils cadet de Gabrielle, voulait aller à l’enterrement, tant l’émotion était grande. Pas question, a répondu sa mère, qui a de la poigne.

A en croire Radouane, cela s’est passé un peu différemment. Il connaissait Mokhtar parce qu’il était son entraîneur au Racing Club de foot, un bon jouer qui aurait pu percer avec plus de discipline. Un soir que Mokhtar se rendait à pied à l’entraînement, un petit gitan lui a demandé un coup de main pour aller braquer une Porsche Cayenne dans une ville voisine. Mokhtar confie son sac de sport à un pote en disant qu’il revient rapidement. Mais la gendarmerie avait repéré ce 4×4 de luxe, que le Gitan avait provisoirement laissé sur le parking d’un hôtel Formule 1 (qui conduit une voiture pareille pour aller dans un hôtel pareil?) et prend en chasse les deux voleurs. Mokhtar prend une balle dans la nuque. Le Gitan, qui est au volant, sème les gendarmes et largue le corps de son complice dans un champ. On mettra 48 heures à le retrouver. Pour les besoins de l’autopsie, le corps sera ensuite gardé deux mois à la morgue. Ensuite, c’est à la demande de la mère qu’il sera enterré en Algérie, où repose déjà son père.

– Mais son frère est encore là. Tu veux le voir? On peut y aller maintenant.

Bien sûr que je veux le voir! Il est presque 22 heures. Pendant qu’on parlait, Massimo a baissé les rideaux métalliques des « Armes de la ville ». On marche jusqu’à Blanqui. Aux abords de la cité sont postés des vigiles « Respect Sécurité », des jeunes chômeurs que la ville a engagé dès le début des émeutes pour protéger certains sites et raisonner les casseurs.

Et là, c’est le choc. Parce que c’est bien joli de parler du wifi ou des kebab de Bondy, comme je l’ai fait. Mais là, je me retrouve en face de ce que les cités recèlent de plus dur. Et ce n’est pas les subventions aux associations qui vont changer quoi que ce soit. Il faut recentrer les thèmes de travail prévus par l’Hebdo pour ne pas passer à côté du plus grave.

Le frère sort de chez lui. Très nerveux. On prend rendez-vous pour le lendemain, mais il ne peut s’empêcher de raconter la mort de Mokhtar, avec des mots que je n’arriverai pas à restituer. Les gendarmes sont venus peu après. Ils croyaient que Mokhtar avait survécu et qu’il se cachait chez lui. Ils ont tout fouillé. Le Gitan, qu’il appelle le « Petit », est aussi venu. Il pleurait. Il a dit que son frère avait reçu une balle, qu’il était peut-être mort. Il l’a emmené sur place, mais pas jusqu’au corps, parce qu’il savait que le frère pouvait le tuer s’il comprenait ce qu’il s’était passé. Et oui, il l’aurait tué. Et le « Petit », c’est un malin. A 15 ans, il a braqué plus de 200 bagnoles. Et d’autres trucs, parfois à main armée. Il a deux ou trois morts sur la conscience. Il a le record d’accusations criminelles pour son âge. Il conduit comme personne. Il sème toujours les flics. Il les fait danser. Tu le laisses 5 minutes, il revient avec une Mercedes. Dans la Porsche Cayenne, il y avait 26 impact de balles des gendarmes. Les pneus étaient crevés. Mais il les a semés. Le premier juge chargé de l’affaire était très bien. Il a tout de suite compris que les gendarmes avaient inventé cette histoire des deux voleurs qui leur auraient tiré dessus. Il a dit au procureur que c’était n’importe quoi. Pour cette raison, il a été dessaisi de l’affaire. Le nouveau juge est en train de blanchir les gendarmes. Mais le frère de Mokhtar a pris un avocat, à la rue du Louvre, à Paris. Il me parlera de tout cela demain, au calme.

Serge Michel

Serge Michel

Articles liés

  • Marche blanche pour Yusufa à Saint-Etienne : « c’est un frère noir qui a été tué »

    Environ 500 personnes sont venues rendre hommage samedi 5 juin à Yusufa, Sénégalo-Gambien de 26 ans, mort après avoir été poignardé à Saint-Etienne la nuit du mercredi 26 mai. La marche, organisée par la famille de la victime et le collectif JIAS (Journée de l’initiative africaine de Saint-Etienne), s’est déroulée dans le calme et le recueillement avec un mot d’ordre : « Justice pour Yusufa ». Reportage

    Par N’namou Sambu
    Le 07/06/2021
  • Choc à Cergy après l’agression négrophobe d’un livreur

    A la suite de l’agression physique d’un livreur à Cergy, dans la nuit du 30 au 31 mai, enregistrée et diffusée sur les réseaux sociaux, un rassemblement a réuni une centaine de personnes devant le restaurant le Brasco. Une majorité de jeunes ont été présents afin de faire entendre leur indignation, leur colère et leurs différentes revendications, face à une agression à caractère négrophobe. Reportage. 

    Par Amina Lahmar
    Le 01/06/2021
  • Yasemin, mère de quatre enfants, tuée par son ex-conjoint : sa famille privée de deuil

    Le 23 décembre 2020, les proches de Yasemin Cetindag tentent de la contacter. Les nombreux appels et sms laissés à la jeune femme de 25 ans, resteront sans réponse. Cinq jours plus tard, elle est retrouvée enterrée dans la forêt de Vendenheim, à 10 kilomètres de Strasbourg. Son ex-conjoint a avoué le meurtre. 4 mois après le drame sa famille tente de se reconstruire.

    Par Camille Bluteau
    Le 25/05/2021