Jean Luc Guinot, 55 ans, anthropologue du combat et de la violence, directeur de la sécurité de l’université Paris Ouest et professeur de self défense a décidé, il y a une dizaine d’années avec le projet Kairos, de s’attaquer différemment à l’insécurité sur le campus.

Université Paris Ouest, un vendredi pluvieux, 20h. Il ne faut pas espérer le voir avant, tant il est pris. Et pourtant personne n’est plus accessible. Il m’accueille avec son habituel et sincère sourire, dans un bureau bien rangé. Sur une table diverses statuettes, à droite, une étagère emplie de nombreux ouvrages, sur laquelle trône un casque de boxe anglaise surmonté d’une visière. Cet ingénieux dispositif a été mis au point pour ses élèves du cours de self défense. Son bureau est à son image, multifonctionnel, dans l’action et la réflexion.

« J’ai toujours été anthropologue, depuis ma naissance ». Interloqué, je tends l’oreille. « J’ai toujours essayé de comprendre les gens. Ma première expérience de compréhension des gens, ça a été à six ans avec mon maître d’école. J’avais le défaut d’être gaucher. J’appartiens à une génération pour laquelle ce n’était pas possible. On m’a mis des tartes. Plutôt que de haïr ce bonhomme, j’ai essayé de comprendre. Et tu passes pour un révolté quand tu poses des questions ». Si cette image de rebelle le poursuit toute sa scolarité, elle n’altère en rien sa volonté de comprendre les autres. L’école est son premier laboratoire. « L’école c’est passionnant ! Les programmes sont nazes. J’ai tout à fait déconnecté l’école des programmes. J’ai appris à observer les gens ».

Après le bac, il s’engage dans les régiments d’élites de l’armée, l’équivalent des forces spéciales d’aujourd’hui, « par curiosité ». Pour un jeune qui s’interroge, il l’admet, ce n’est pas le choix le plus évident. « Poser des questions là-bas, ça a été spectaculaire » me dit il en riant. Il y passe six ans, pas plus car cela l’aurait mis « trop en décalage avec lui-même ». Il en garde de bons souvenirs, « d’individus intéressants, passionnants même ».

Suite à cela, lui le « fils d’ouvrier et de femme de ménage, fier de l’être », se met à travailler pour « le grand capital »  en même temps qu’il poursuit des études d’anthropologie au Canada, en tant que contrôleur des risques pour des compagnies d’assurance. Lassé des voyages, au milieu des années 1990, il pose ses valises à Nanterre et s’investit dans un bureau d’études à l’Université Paris Ouest, il devient en quelques années chef de la sécurité. Il découvre une université ou l’Etat s’est complètement désengagé. « Ce campus a été abandonné pendant des années, d’où les gros problèmes de sécurité. C’était assez étonnant de voir tout ça mais c’était passionnant à étudier ».

La réponse institutionnelle est comme souvent, sécuritaire. « Les gens avaient peur, ils avaient besoin d’une illusion de sécurité. Ça a permis tout de même d’ouvrir certains esprits qui avaient peur ». Au début des années 2000, le campus est le théâtre de quelques 200 agressions par an. En premier lieu, il s’agit d’identifier les problèmes. Il y a les groupes politiques. « Ces groupes on va tout simplement les laisser s’exprimer », déclare-t-il. D’autre part il y a la délinquance locale. « Là effectivement, on l’a fait avec la police, on a interpellé quelques dealers qui avaient installé un marché ». Suite à cela, il tente de renouer le dialogue à travers un « coup de poker de fou », une réunion avec les dealers du quartier. En quelques mois, la situation s’apaise. C’est dans ce cadre qu’il commence à réfléchir à un travail de fond à faire avec les jeunes du quartier.

Naissance du projet Kairos

Ce projet consiste à faire découvrir à un jeune exclu d’un collège ou lycée avoisinant, en réclusion à la maison d’arrêt de Nanterre, ou encore envoyé par la PJJ (Protection judiciaire de la jeunesse), l’université à travers trois activités : une culturelle, une professionnelle et une sportive. Il est accompagné par un étudiant de Paris X, volontaire. Il s’établit dans le contexte plus général de la responsabilité sociétale des universités.

« J’en connais des lascars et j’en connais pas un seul qui soit bête. La délinquance laisse le scolaire en l’état, pas l’intelligence ». Il s’agit donc pour lui de faire prendre conscience à ces adolescents et jeunes adultes de leur potentiel, « car la société a besoin de gens qui ne respectent pas les règles ». C’est un travail individuel. Il part également du postulat suivant : « Je suis persuadé, et je peux le démontrer maintenant que c’est la souffrance qui engendre la violence, et que tout ces gamins sont avant tout des souffrants ». Cette empathie, qui n’a aucune vocation à excuser les actes de ces jeunes gens, est la matrice de ce projet. Il n’est pas question de réinsertion « car insérer, c’est un acte violent, et on ne manipule par quelqu’un qui souffre. Il faut leur apprendre comment moins souffrir ».

Enfin, il s’agit aussi de leur permettre de se réapproprier l’espace urbain universitaire. « Moi je suis chez moi dans les cités ici à Nanterre. Je suis chez moi et je veux que sur ce campus ils soient chez eux, y a pas de raison qu’ils ne le soient pas ». Aujourd’hui, on compte une quinzaine d’agressions par an sur le campus de l’université.

Un projet coûteux

« Tu connais le budget du projet Kairos ? Zéro euros », me déclare-t-il. En effet, ce projet est basé exclusivement sur le volontariat et la solidarité. « L’idée c’est de se demander quel est le rôle de l’étudiant dans la société. Finalement est ce que son rôle à l’université c’est de venir consommer un produit ?» L’investissement des étudiants est la clé de voûte de ce dispositif, et ceux-ci s’investissent, il n’a de cesse de s’en émerveiller : « Honnêtement, quand tu vois la capacité de mobilisation sur des sujets de société, quand tu vois ce qu’ils sont capables d’inventer, moi je suis épaté ».

A l’heure de conclure, ce philanthrope rappelle l’importance des mots. « On emploie pas à bon escient le terme de cité sensible. En réalité ce sont des cités sensibles parce que les gens y souffrent ». Un karcher n’a jamais soigné les plaies.

Mathieu Blard

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