Porte Lescot, Les Halles, Paris. Ça sent le RER et la paire de skets à 100 euros. Dans un café situé à côté du commissariat, le Bondy Blog a rendez-vous avec Yves Patrick Delachaux, membre de la « BAC » du canton de Genève. En Suisse, il combat les pratiques policières racistes.

Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

J’ai 40 ans. Je suis policier et romancier en Suisse. Je travaille à Genève depuis 15 ans. Je suis père de famille, passionné par les problèmes de société. J’ai par ailleurs écrit un livre qui n’est pas un roman, « Présumé non coupable. Des flics contre le racisme » (éditions Saint-Augustin). Il vient de sortir en France.

Quels romans avez-vous écrits ?

J’en suis à l’écriture de mon troisième roman. Les deux premiers s’intitulent « Flic de quartier » et « Flic à Bangkok ». Celui-ci sortira au Seuil en collection Points en mai 2007.

L’action du troisième roman sera située à Paris et en Seine-Saint-Denis, je crois.

Exactement. Les premiers chapitres se dérouleront dans une ancienne ambiance parisienne, entre la police et la voyoucratie du quartier, du côté de Montmartre et Saint-Denis. Puis on passera aux nouvelles pratiques policières et là, on sera plongé directement dans le 93, avec pour décor le commissariat de Saint-Denis et des lieux comme La Courneuve ou les Francs-Moisins. Pour ce roman, j’irai également enquêter à Clichy-sous-Bois. Une partie du bouquin traitera des rapports entre jeunes et policiers. Mais je n’ai pas envie de mettre de l’huile sur le feu, en raison du contexte des émeutes de 2005 et, dernièrement, de la mise en examen de deux policiers.

En Suisse, dans la police cantonale genevoise, vous êtes patrouilleur. Est-ce l’équivalent de la BAC (brigade anti-criminalité) ?

Oui. C’est une fonction sensible, car le patrouilleur a un pouvoir discrétionnaire. Il agit à l’instinct. C’est sensitif. Le patrouilleur, en uniforme ou en civil, est appelé à faire des dizaines de contrôles par jour. L’enquêteur, lui, est un gars un peu moins en danger que le patrouilleur, car il est sur une enquête.

Dans « Présumé non coupable. Des flics contre le racisme », vous donnez des exemples détaillés d’interventions de patrouilleurs. Cela vous permet d’introduire les concepts de « discrimination étroite » et de « discrimination professionnelle ». Quelles différences entre les deux ?

La discrimination étroite est le fait, pour un policier, de ne pas pouvoir rendre compte des raisons pour lesquelles il a effectué un contrôle sur une ou des personnes. La discrimination étroite, c’est l’habitude, c’est le préjugé négatif, c’est le bon sens, c’est l’expérience. Il faut de l’expérience, mais celle-ci conduit souvent le policier à se dire: « J’ai l’habitude, je ne réfléchis plus à l’action que je mène. On me dit qu’il y a des problèmes avec les Martiens, je contrôle donc les Martiens. » Il le fait sans discernement. Quand un jeune, typé maghrébin, africain ou rom demande au policier, dans l’urgence, la raison du contrôle pratiqué sur lui, le policier doit être capable de fournir des indices clairs.

A l’inverse, qu’est-ce que la discrimination professionnelle ?

C’est le cœur du métier de policier et la problématique de mon livre. Le policier a cet immense pouvoir à tout moment de contrôle d’une personne. Il peut l’empêcher de monter dans un RER et la retenir dix minutes ou une heure. Il faut dans ce cas qu’il puisse rendre compte des critères de jugement qui l’ont conduit à effectuer un contrôle.

Mais lors de l’interpellation proprement dite, comment faire la différence entre l’étroitesse et le professionnalisme du policier ?

Dans le film de la scène, en effet, il n’y a pas grande différence. C’est le contexte de l’intervention qui fait toute la différence.

Dans votre livre, vous citez cette phrase du sociologue Dominique Montjardet: « Le policier ne rentre pas raciste dans la police, il le devient par la socialisation policière. » Qu’est-ce que cela signifie ?

La somme de problèmes gérés par le policier, plongé toujours dans le même milieu, fait qu’il devient très étroit dans sa pratique. Pour être efficace, il privilégie ce qui lui apparaît comme évident. Et ce, souvent au contact de policiers qui ont de l’ancienneté et qui lui donnent des conseils. De la recherche de l’efficacité aux comportements racistes, il n’y a souvent qu’un pas. Heureusement, il n’est pas franchi par tous les policiers. Il y a des résistances. L’immense majorité de mes collègues me disent: « Moi raciste? Mais pas du tout, d’ailleurs, je suis mariée à une Brésilienne. » Un autre le sera avec une Portugaise. Et pourtant, tout dans leur comportement, voire dans leur vocabulaire, trahit une attitude raciste.

Comment éviter cela ?

Cela passe par la formation. Je le vois en ce moment à Paris au contact de collègues français. Il y a depuis quelques années une prise de conscience de ce type de problématique. La difficulté vient ensuite, avec l’encadrement des jeunes policiers. C’est une question de formation continue, de qualité des cadres intermédiaires, de ressources humaines. Il faut à tout moment que le policier ait à l’esprit les valeurs pour lesquelles il est entré dans la police.

Vous insistez sur la nécessité de parler entre collègues.

Oui, et ce n’est pas toujours facile, car on est dans un univers culturellement viril et machiste, où l’on n’a pas pour habitude de se confier, du moins au sein du groupe auquel on appartient. C’est pourquoi il est bien d’avoir des milieux protégés où le fort en gueule ne prend pas le dessus sur les autres. C’est par ce genre de structure qu’on parvient à recadrer la mission d’un policier.

Quels commissariats avez-vous visité en France ?

En particulier celui de Saint-Denis. J’ai été impressionné par le peu de moyens mis à la disposition des 260 policiers du commissariat. Peu de moyens opérationnels, peu de moyens de communication. On y trouve peu d’ordinateurs et ceux qui sont là sont vétustes. Les locaux sont assez délabrés. Par contre, les collègues avaient reçu de nouvelles armes à feu, outils de travail qui jouent sur le subjectif, mais dont les policiers se servent finalement très peu.

Etes-vous allé sur le terrain avec une équipe de la BAC ?

Oui. J’ai noté la volonté des collègues de faire un bon boulot. Mais j’ai pu aussi mesurer le fossé immense qui sépare les commerçants, les jeunes, les gens en général, de la police. En tant que Suisse, j’ai été impressionné de voir les policiers français opérer d’entrée de jeu avec les flash-ball à la main. Je ne porte pas ici de jugement sur l’action de mes collègues français, mais j’aimerais comprendre d’où cela vient. Pour combattre le sentiment d’insécurité, il faut que le policier fasse complètement partie du tissu urbain.

Ce n’est pas le cas des policiers que vous avez rencontrés à Saint-Denis ?

J’ai été surpris de constater qu’aucun de ceux avec qui j’ai été en contact n’habite Saint-Denis. Le premier à qui j’ai parlé m’a dit résider à 60 kilomètres de Saint-Denis. Pour moi qui viens de Suisse, c’est inimaginable. Autre exemple : les repas pris à l’arrière du poste de police. Je leur ai dit: « Allons manger dans un bistrot du coin. »

Ce que vous faites en Suisse ?

Oui. Alors j’ai insisté et finalement on est allé manger un kebab chez Ali en plein Saint-Denis. En France, il y a peu de chances que spontanément, des policiers aillent s’attabler dans un kebab, parler avec le patron et des jeunes présents dans le lieu.

Nicolas Sarkozy a dit que les policiers n’étaient pas là pour jouer au foot avec les gamins. Etes-vous d’accord ?

Je l’ai entendu dire qu’il était contre une police de proximité qui irait serrer la main des commerçants entre 8 heures le matin et 17 heures. Dit comme ça, bien entendu. Mais néanmoins, la réalité de n’importe quel patrouilleur, c’est d’être en immersion dans son tissu social. Le flic, quel qu’il soit, doit être dans les bistrots, dans les centres culturels, il doit connaître les familles, pouvoir rentrer sans crainte dans les immeubles. Autre exemple, à la Cité des 4000 à La Courneuve. Je propose à mes collègues français d’aller serrer la main d’un gardien d’immeuble. Ils me disent: « Non, non, on ne peut pas. Si on serre la main de ce concierge, il risque d’avoir des problèmes. » Il ne suffit pas que le policier occupe le terrain de la coercition. Il faut aussi qu’il occupe le terrain de proximité citoyenne.

Combien gagne à Genève un patrouilleur après cinq ans de métier ?

Cinq mille euros. Mais le coût de la vie est plus élevé en Suisse.

En France, combien gagnent vos collègues de la BAC ?

Entre 1 800 et 2 500 euros. Et 2 500 euros, c’est seulement après de longues années et un long mérite. Un collègue de la BAC avec seize ans d’ancienneté dans la police m’a dit gagner 1 900 euros seulement.

Propos recueillis par Antoine Menusier

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