Malik Oussekine, un nom tristement célèbre, mort à 22 ans, le 6 décembre 1986, en pleine révolte étudiante face à la loi de réforme universitaire Devaquet. L’étudiant d’origine algérienne est battu à mort devant le hall d’un immeuble parisien par des voltigeurs, un groupe d’intervention motorisé, mis en place par le ministère de l’intérieur sous Pasqua, pour disperser les casseurs et les manifestants jugés dangereux. Le crime de Malik Oussekine : être au mauvais endroit, au mauvais moment, et d’avoir, de surcroît, le mauvais profil, jeune et maghrébin. Les récits des quelques témoins ayant assisté à ce meurtre choquent les Français tant la violence décrite y est forte. Le public ne comprend pas comment des agents de sûreté peuvent ils agir avec autant de brutalité et dans l’impunité. Cette affaire va avoir d’étranges échos avec la mort de jeunes hommes récemment : Adama Traoré dans les mains des gendarmes en 2016, un jeune homme nantais en juillet de 2018… C’est sur cette toile de fond, que Mustapha Kessous, journaliste au Monde, a réalisé son documentaire en donnant la parole à d’anciens policiers, auteurs de bavures. Parmi les trois qui ont accepté de témoigner, seulement deux apparaissent à visage découvert. Leur regard est émacié par les remords et le temps, ou peut-être par le sentiment d’avoir été lâché par leur hiérarchie à un moment charnière de leur vie ? Après visionnage de ce film, il demeure des zones d’ombres à creuser.

Un sentiment d’impunité

« Urgence Notre police assassine », un nom provocateur, celui d’un collectif fondé par Amal Bentounsi, dont le frère Amine est mort d’une balle dans le dos, tiré par un policier en avril 2012. Le collectif pointe du doigt un sentiment d’impunité grandissante de la population face aux bavures policières, un sentiment accru par le manque de transparence vis -à vis des chiffres de la police sur ces bavures. Il a fallu attendre 2017 et un rapport de l’Inspection Générale de la Police Nationale pour approcher ces statistiques. 14 personnes tuées par la police en 2017 avec des blessés qui se comptent en centaine. La magistrate Fabienne Klein-Donati, 60 ans, intervient dans ce documentaire, rappelant que le temps de la justice, et d’une enquête répond rarement aux attentes des familles des victimes, mais qu’il est nécessaire tout de même de saisir la justice dans le cadre de contrôle intempestif de la part de policiers ou de bavures. Au tribunal de Bobigny où elle exerce, la Procureure est au fait du dégoût face à l’attitude de certains policiers mais souligne « que les jugements quand on s’y attarde sont proportionnés aux crimes commis par un policier ».  Sauf que la France a bien été interpellée par le haut-commissariat aux droits de l’homme des Nations unies à Genève sur l’impunité des forces de l’ordre suite à l’accumulation d’affaires liées à cette institution.

Le déni

Le témoignage est ahurissant. Celui de Patrick Savrey, un ancien inspecteur de police ayant abattu Abdel Benyahia d’une balle dans le coeur, hors de son service, dans un bar de Pantin le 5 décembre 1986. Patrick ne montre pas son visage, Mustapha l’interroge sur les conditions de cet homicide : « Le coup est parti tout seul … j’ai voulu stopper la bagarre, un s’est approché de moi …. le coup est parti tout seul », répond l’intéressé. Au moment des faits, Patrick Savrey a été contrôlé avec 1.87g d’alcool dans le sang, ce qu’il nie catégoriquement. « Il ne m’aurait pas laissé rentrer au poste seul après ce qui s’est passé« . La police en France a droit d’avoir recours à la force lorsque celle-ci est menacée, ou si la vie d’un citoyen l’est également.

La ligne de démarcation entre user de la force légitimement ou dévier de ses fonctions en cédant à la panique dans des cas pratiques est difficile à déterminer. « J’aurais pu être qualifié de héros en tant de guerre« , réagit Antoine Granomort, troisième intervenant du documentaire. L’ancien policier, en marge d’une rencontre sportive entre les clubs de foot PSG et Tel-Aviv en novembre 2006, tente de sauver un jeune supporter de hooligans. Dans son intervention, il tire sur un des casseurs. « Je pensais que le fait de dire que je suis de la police aller faire éloigner les voyous … au niveau où j’étais, le premier qui essayerait de m’attendre prenait une bastos dans la tête”. Si Granomort va être relaxé par la justice, le policier reste marqué à vie par la fait d’avoir tué. « J’en veux à certains de mes collègues de ne pas être intervenus ». 

Manque d’équilibre

Ce sont ces colères silencieuses, fermentées par un sentiment d’injustice, le sentiment d’avoir dévoué sa vie pour la partie et ne recevoir que du mépris en retour que Mustapha Kessous parvient à mettre en exergue.

Pendant un peu plus d’une heure on reste scotché parce qu’on entend. Mais on peut déplorer le manque d’équilibre, les témoignages des policiers n’étant pas contrebalancés par ceux des victimes ou de leurs familles. Des images d’archives font office de voix mais ce n’est clairement pas suffisant. Espérons qu’il y aura un prochain opus avec le témoignage des proches des victimes de crimes de policiers.

Jimmy SAINT-LOUIS

« Bavures : Moi, policier, j’ai tué un homme », documentaire de Mustapha Kessous à revoir en ligne ici

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