« Il était mon meilleur ami. Intelligent, bienveillant et patient. On s’entendait extrêmement bien », c’est en ces termes emplis de tendresse que Cenavi Djinekou, la sœur de celui que tout le monde surnommait Good évoque son grand frère décédé lors d’une intervention policière, le 22 septembre 2016 à Béziers, à l’âge de 46 ans.

Good habitait chez sa soeur, récemment installée dans la ville avec son fils, pour des raisons professionnelles. La famille Djinekou est originaire de Toulouse. « Malgré un parcours judiciaire difficile, il prenait un nouveau départ, avait fait une formation dans les panneaux photovoltaiques et était en pleine reconstruction », explique-t-elle.

Présente le soir des faits, Cenavi replonge dans ses douloureux souvenirs, avec la précision d’une horloge :  « Vers 4h 30 du matin, alors que je dormais, Good est rentré dans ma chambre, en criant ‘Céna sort de là ! au nom de Dieu laissez là ! Céna appelle la police ! au secours’. »

La jeune femme se réveille en sursaut, « J’étais en sous-vêtements. J’ai saisi une serviette, couru dans la chambre de mon fils, lui demandant de se cacher pensant que quelqu’un c’était introduit dans l’appartement. Mon frère est sorti de la maison tout en continuant de hurler. Je suis sortie à mon tour tout en appelant la police. Arrivée dans la rue j’ai vu mon frère en caleçon, qui continuait à tenir ces propos seul : il n’y avait personne. J’ai compris qu’il était en crise. Ce n’était pas la première fois que ça arrivait », confie la benjamine de la fratrie.

Quelques minutes plus tard une patrouille de policiers en civil arrive sur les lieux. « Mon frère ne les a pas calculés, n’a pas bougé, ni ne les a menacés. Il était dans son délire » raconte Cenavi.

Les différents témoignages auxquels le BB a eu accès décrivent un homme hagard et effrayé mais à aucun moment agressif. L’un des fonctionnaires lors de sa déposition déclarera que « cette intervention ressemble de moins en moins à un différend familial et de plus en plus à une personne ayant un trouble de la personnalité ou ayant pris un produit psychotrope ».

Un gazage violent et disproportionné

Alors que Cénavi observe le véhicule de police elle assiste à une scène qu’elle qualifie de surréaliste : « Arrivé à la hauteur de mon frère. La vitre arrière du véhicule est descendue. Un jet de gaz lacrymogène s’en échappe. Je m’approche du véhicule pour pouvoir leur parler, je suis à moitié nue. Au lieu de me demander si je vais bien, un fonctionnaire me lance un ‘dégage si tu n’enlèves pas ta main de là toi aussi j’te gaze !’ Puis ils sont partis tranquillement tandis que mon frère se dirigeait vers l’avenue Saint-Saens. Ensuite je suis rentrée chez moi. C’est la dernière fois que je l’ai vu
vivant ».

Aux alentours de 5h30 la police frappe de nouveau à la porte de Cenavi. « Dans mon esprit ils allaient m’emmener au commissariat, ou à l’hôpital. Pour moi mon frère était toujours vivant. Je m’apprêtais même à lui préparer des affaires. Quant au même moment un fonctionnaire reçoit un coup de téléphone. C’est à cet instant que j’apprends la mort de Good », se souvient cette dernière.

En voyant le drap au sol Cenavi court vers le corps, en larmes sous le choc. « A ce moment j’ai entendu une fonctionnaire dire ‘mais elle est folle ‘, » se souvient la jeune femme. Un témoin de la scène affirme quant à lui avoir entendu les policiers « rigoler pendant l’identification ». 

Une enquête dénoncée comme à charge malgré des témoignages contradictoires

Le lendemain du drame, l’IGPN s’auto saisit. Après trois ans d’enquête judiciaire, l’expertise réalisée en août 2019 conclut à un décès consécutif à « une insuffisance coronarienne aigue sur coronaropathie athéromateuse sévère antérieure » et que « la décompensation de cet état pathologique est d’origine plurifactorielle : intoxication aigue à la cocaïne compliquée d’un ‘excited delirium’, contention physique prolongée au sol en décubitus ventral, exposition à du gaz lacrymogène ».

Après plus de trois ans d’instruction, le Procureur de la République à requis un classement sans suite en février dernier, estimant que les policiers ont fait un usage de la force « nécessaire », « raisonné » « proportionné » et « conforme aux techniques professionnelles en vigueur ».

Si la famille reconnait que Godefroy consommait parfois de la cocaïne et que ces prises pouvaient déclencher des crises dites clastiques (où la violence est dirigée vers les objets), ils remettent en cause la technique d’interpellation qui selon eux est responsable du décès de leur frère.

« C’est le gazage et le plaquage ventral qui a probablement tué Good.  Mon frère était en caleçon pieds nus, non violent, ils auraient pu le maitriser. Pourquoi l’avoir gazé ? », s’interroge Cenavi. Par ailleurs la famille dénonce une enquête menée à charge contre Godefroy, des contradictions dans les déclarations des policiers, l’absence de prise en compte de certains témoignages ou encore certaines vidéos de surveillance illisibles.

Comment faire le deuil quand tout cela aboutit à un non-lieu ?

« Au-delà de la peine il y a de l’incompréhension totale sur ce qu’il s’est passé et le traitement de l’affaire. De nombreuses familles sont dans cette situation. On nie notre chagrin, notre histoire. Comment faire le deuil quand tout cela aboutit à un non-lieu ?  Un homme est mort ! il était un fils, un frère, un oncle … c’est un traumatisme pour toute une famille », soupire Cenavi qui dénonce la déshumanisation de son frère.

Pour Maitre Nakache, avocat de Magloire Djinekou, « ce classement sans suite laconique relève exclusivement d’une volonté une nouvelle fois affirmée par le parquet de protéger les forces de police de toute forme de responsabilité, en dépit des circonstances particulièrement graves de cette affaire ».

L’avocat, déplore par ailleurs la longueur et la lenteur de la procédure, « quatre ans pour un classement sans suite c’est intolérable », clame l’avoué qui considère que les fonctionnaires ont failli. « Ils étaient face à un homme nu et non armé dans la rue. »

« On peut considérer que l’infraction pénale est caractérisée car il n’y a eu aucune violence de la part de la victime. Alors que la méthode d’interpellation ( prise par le cou et le genou d’un fonctionnaire posé sur Godefroy) est remise en cause, de même que le temps  écoulé entre le malaise et le début du massage cardiaque », précise l’avocat de la famille.

Depuis le mois de septembre 2020, la famille Djinekou a décidé de médiatiser l’affaire et relancer la procédure. Dans le même temps elle a écrit au garde des Sceaux Mr Eric Dupont Moretti, dans l’espoir d’être entendue. Le ministre n’a toujours pas répondu au moment où cet article est publié.

Il y a quelques semaines, Cénavi Djinekou a transmis une plainte auprès du procureur de Béziers pour se porter partie civile. Son frère Aimé envisage de faire prochainement la même démarche. Suite à la plainte déposée par maitre Nakache en mars, une audience auprès du juge d’instruction de Béziers est prévue le 2 février 2021.

Céline Beaury

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