« Les gens sont condamnés pour ce qu’ils sont et pas pour ce qu’ils font », commence Marius Loris Rodionoff, après avoir observé et retranscrit à la main des centaines d’audiences de comparutions immédiates. À Paris, c’est en moyenne 15 à 20 cas qui sont jugés par jour entre 13 heures et 19 heures. « Mais je n’arrivais pas à rester plus de deux heures. Je ne pouvais plus supporter l’horreur, et la violence de classe et raciste des juges » décrit l’auteur de l’ouvrage Objections, scènes ordinaires de la justice.

Son bateau a chaviré. Le naufrage et les noyés lui reviennent sans cesse en mémoire. Le juge le condamne à huit mois de prison.

L’un des poèmes qui a particulièrement marqué ma lecture s’intitule : « Deux club sandwichs au poulet ». On y lit l’histoire de Sofiane Mansoury, un ressortissant algérien qui vit à Clichy depuis 3 ans. Il a été arrêté après le vol d’un flash de whisky et de deux club sandwichs au poulet, raconte l’auteur. Il poursuit son récit avec l’enquête de personnalité et le jugement, présentés lors de l’audience : « Son bateau a chaviré. Le naufrage et les noyés lui reviennent sans cesse en mémoire. Il fume huit joints par jour pour trouver le sommeil. Il a déjà été condamné pour vol à plusieurs reprises. Le juge le condamne à huit mois de prison. »

Une procédure rapide de plus en plus utilisée

Une comparution immédiate est une procédure choisie par le procureur pour faire juger une personne immédiatement après la fin de sa garde-à-vue, « s’il estime que les charges sont suffisantes, que l’affaire est en état d’être jugée et que le cas le justifie », explique sur son site l’Observatoire international des prisons. Cette procédure s’applique uniquement aux délits, dont les peines sont inférieures à 10 ans de prison.

La comparution immédiate multiplie par 8,4 la probabilité d’un emprisonnement ferme par rapport à une audience classique de jugement.

Depuis 2002, son champ d’application est plus large et les tribunaux utilisent beaucoup plus cette procédure. Toujours selon l’Observatoire international des prisons, « le nombre de jugements en comparutions immédiates a considérablement augmenté dans les années 2000, passant de 31 693 en 2001 à 49 220 en 2016 ».

Objections, Scènes ordinaires de la justice (publié aux Éditions Amsterdam) est disponible en librairies depuis le 15 avril dernier.

Marius Loris Rodionoff qui a assisté à des comparutions immédiates dans trois villes en France, inscrit cette augmentation des comparutions immédiates dans la continuité coloniale et de gestion des quartiers populaires. « Il y a tout un contexte d’accélération depuis les années 80/90 pour lutter contre la délinquance urbaine juvénile. C’est-à-dire les émeutes. C’est une réponse judiciaire au phénomène des révoltes dans les banlieues », explique l’auteur, également à l’origine de l’ouvrage Procès-verbaux, un document-poétique créé à partir des archives d’un tribunal militaire pendant la guerre d’Algérie, entre 1954 et 1963.

« La procédure est toujours la même. Les prévenus sont présentés brièvement, puis les faits sont rapportés, basés sur les procès-verbaux de la police, puis l’enquête de personnalité est rappelée », détaille le poète en introduction de son ouvrage. Il retranscrit en vers les mots des juges souvent « infantilisants, plein de mépris de classe et totalement déconnectés ».

C’est une sorte d’enregistrement d’une misère et d’un fonctionnement judiciaire.

L’enquête de personnalité, éloquente de la détresse sociale des prévenus, est également un passage obligé des audiences : « L’idée avec mon livre, c’était aussi de faire apparaître la vie de ces gens anonymes. Mais on les a seulement au prisme de la justice, on ne sait pas ce qu’ils aiment. C’est une sorte d’enregistrement d’une misère et d’un fonctionnement judiciaire, c’est très violent. »

« La comparution immédiate multiplie par 8,4 la probabilité d’un emprisonnement ferme par rapport à une audience classique de jugement », selon une étude de V. Gautron et J.-N. Rétière. Dans Objections, Scènes ordinaires de la justice, cette sentence qui se répète au gré de la lecture et des pages tournées sonne souvent comme le glas pour les condamnés.

Une justice contre les pauvres, les racisés, les étrangers

Marius Loris Rodionoff a assisté pour la première fois à une comparution immédiate pour soutenir des « camarades militants, dit-il, les tribunaux de comparutions immédiates répriment les manifestants en période de mouvements sociaux notamment, mais je me suis rendu compte qu’il y avait tous les autres. La majorité. Quotidiennement jugée, à la chaîne. »

Ces « autres », il raconte leurs histoires de vies broyées par les violences familiales, les addictions à l’alcool, la drogue, la pauvreté, la migration ou encore les troubles psychiatriques. Les faits qui leur sont reprochés sont principalement des vols, des trafics ou de la consommation de stupéfiants.

Délits Flagrants, un documentaire réalisé en 1994 par Raymond Depardon et tourné dans les bureaux de la 8e section du Palais de justice de Paris.

Selon l’Observatoire international des prisons : « Les personnes jugées en comparutions immédiates sont principalement des hommes, jeunes, peu insérés (sans logement ou sans logement propre, emploi précaire ou sans emploi). La majorité rencontre des problèmes de santé (dépendance, troubles psychiatriques), les personnes SDF ou étrangères sont surreprésentées par rapport à leur part dans la population. »

Loin de l’image de la justice qui prétend et fantasme son pouvoir de réinsérer les individus. Ces vies qui s’étalent chaque jour devant les tribunaux, et dans les pages d’Objections sont accablantes de vérité. Au-delà des chiffres d’incarcérations, le contraste entre ces vies broyées et ces condamnations brutales d’emprisonnement, est plus qu’éloquent.

Anissa Rami

 

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