Le 20 janvier, je prenais l’avion à Roissy pour rentrer à Bamako, au Mali où  je vis actuellement. Le vol était prévu à 16h05, il est parti à 20h45. Que s’est-il passé pendant ce temps ? D’abord nous n’avons pu embarquer qu’après une attente de trois-quarts d’heure. C’est tellement habituel que nous n’y avons même pas prêté attention. Nous nous installons dans l’avion normalement (250 passagers) et tout à coup un homme avec un brassard de la police arrive et distribue à certains passagers un tract en leur demandant de le faire circuler aux autres.

Voilà quelques passages du texte : « Vous avez peut-être été sollicité… pour vous opposer à  l’embarquement d’une personne expulsée de France… qui embarquera sur ce vol…. La décision de reconduite est un acte légitime de l’Etat français… Le délit (empêcher l’expulsion) sera puni d’une peine de 5 ans d’emprisonnement et de 18 000 euros d’amende. » De plus le policier nous a précisé que l’expulsé allait manifester son opposition en criant, en hurlant, en se débattant et de s’excuser pour le désagrément, que cela ne durerait que cinq minutes et qu’après le départ de l’avion tout serait terminé.

L’expulsé est arrivé, encadré par la police et a hurlé : « Lâchez-moi, je veux pas partir… » Aussitôt, certains passagers se sont levés, indignés par la scène imposée. Le personnel d’Air France ainsi que les policiers présents leur ont intimé l’ordre de s’asseoir sans quoi l’avion ne partirait pas et tous les passagers seraient débarqués. Il faut préciser que jamais nous n’avons su les raisons de son expulsion.

Devant la détermination des passagers révoltés, le commandant de bord a pris la décision de reconduire l’avion au parking et appel a été fait à la police. On a vu tout à coup surgir une vingtaine de CRS casqués, matraque et bouclier à la main, défilant en file indienne dans le couloir central de l’avion et se tenant chacun à l’épaule du précédent. Jusque-là tout le monde avait été très digne mais là, le débarquement de la force publique dans l’étroit espace devenait des plus comiques et pourtant nul n’avait envie de rire.

Les passagers qui s’opposaient à l’embarquement de l’expulsé ont été virés à terre. Précision importante : le premier policier qui est intervenu photographiait tout le monde en interdisant à qui que ce soit de filmer ou photographier. Un passager a d’ailleurs été expulsé pour cette seule raison. Je n’ai pas pu prendre de photos mais rien ne m’interdit d’écrire.

J’ajoute qu’un CRS a filmé toute la scène d’expulsion des passagers. Une famille de Maliens, les parents et trois très jeunes enfants sont descendus de l’avion pour avoir manifesté verbalement leur opposition. Les trois bébés n’avaient pas mangé et n’avaient pas dormi pendant toute l’intervention. Le père était choqué par le déploiement des forces militaires devant de si jeunes enfants. Et sur ordre du premier policier, les CRS se sont saisis de passagers assis qui avaient simplement manifesté leur indignation verbalement. On nous a demandé qui avait encore quelque chose à dire… Si vous n’êtes pas d’accord, descendez !

Il faut bien avouer que devant une scène aussi immonde, devant un tel déploiement de la force on (je) manque terriblement de courage. On se dégonfle et on a honte. Et on se sent  extraordinairement impuissant devant « le savoir-faire français en matière de maintien de l’ordre » prôné par MAM. J’ai pensé aux gens qui, pendant la dernière guerre, étaient témoins des actions de la police de Vichy. Que faire, que dire devant un flingue ou une matraque, ou les aboiements des cerbères de l‘ordre ?

Quoi qu’ait fait cet homme, on n’avait pas à infliger cela à 250 passagers en otages, sans leur donner les raisons de cette décision. Pourquoi ne pas nous avoir avertis avant l’embarquement ? Nous aurions pu prendre notre décision en toute liberté. On cautionne, on embarque. On ne cautionne pas, on prend un autre avion. Pendant ce temps, des familles, des amis nous attendaient à Bamako. Heureusement le téléphone fonctionnait. Mais que disait Air France sur son site ? « En raison de problèmes techniques l’avion a dû faire demi-tour. »

Les passagers contestataires débarqués, l’expulsé a continué à protester. Puis finalement a été reconduit à terre. Mais les passagers outrés parce qu’ils avaient vu ont refusé de donner leur identité ; donc on a dû faire l’inventaire de ceux qui restaient dans l’avion et ensuite décharger tous les bagages pour en extraire ceux des débarqués. Tout ça pour ça !

Combien a coûté cette scène immonde, en argent, en stress, en mobilisation policière inutile ? Car ces gens qui ont été virés ne sont pas des bandits, ni des rebelles encore moins des terroristes mais simplement des gens qui s’indignent. De tels évènements ne peuvent qu’exacerber les extrémismes. A mépriser des peuples, à les sous-payer, on ne peut qu’obtenir des révoltes aveugles et incontrôlées. Cet évènement auquel j’ai assisté ne m’inspire pour le moment qu’une seule réflexion : j’ai honte et j’ai la rage.

Josette (professeur retraitée)

Articles liés

  • Nouveau code pénal de la justice des mineurs : une réforme en trompe l’oeil

    Le nouveau code pénal de la justice des mineurs confond-t-il vitesse et précipitation ? Entrée en vigueur depuis le 30 septembre dernier, la réforme compte rendre plus efficace la prise en charge des mineurs par la justice sans pour autant s'accompagner une hausse conséquente des moyens pour les services de protection judiciaire de la jeunesse. Décryptage.

    Par Rémi Barbet
    Le 12/10/2021
  • 30 ans de prison pour celui qui a tué Johanna Lazzari

    Depuis le 13 septembre 2021, la cour d'assises de l'Essonne (91) examinait le recours de Jérôme C., sourd, condamné pour le meurtre de Johanna Lazzari, malentendante, en 2016. Issue de la communauté sourde et signante, la famille de la victime a poursuivi un long travail de mémoire pour faire reconnaître Johanna comme une victime des violences conjugales. Reportage.

    Par Meline Escrihuela
    Le 27/09/2021
  • Mort en prison de Sofiane Mostefaoui : pour sa famille, une peine inconsolable

    Dernier d'une fratrie de sept enfants, Sofiane Mostefaoui est décédé lors de son incarcération à la maison d'arrêt de Lyon-Corbas en mars 2013 quelques semaines avant la fin de sa détention. Pour ses frères et sœurs, la version officielle du suicide se heurte aux incohérences du dossier. Huit ans après les faits, entre questions restées sans réponses et peine vive, ils témoignent d'une vie marquée par la disparition de leur frère.

    Par Meline Escrihuela
    Le 21/09/2021