Quand on parle de garde à vue, on peut imaginer être dans une cellule équipée d’un lit, d’un lavabo, de toilettes et d’une fenêtre munie de barreaux, «mais on n’imagine pas à quel point c’est dur psychologiquement », me raconte un ami du quartier, qui préfère rester anonyme. On l’appellera donc Alphonse…

21h30, Alphonse quitte son travail de manutentionnaire à l’aéroport de Roissy. Il arrive dans son quartier (Guillaume Apollinaire à Bondy) vers 22 heures. Il entre dans son hall qui est investit par la police. Les agents effectuent des contrôles d’identité de plusieurs jeunes. Un policier demande à Alphonse d’attendre dehors ; pourquoi ? lui répond Alphonse ; le policier lui dit en le tutoyant « tu attends et tu te tais, et je suis poli ! », Alphonse insiste un peu et de ce fait, le policier, le fait rentrer et lui demande de présenter sa pièce d’identité en lui annonçant qu’il va procéder à une palpation. Il refuse de se soumettre au contrôle et de présenter sa carte d’identité. Un deuxième policier arrive et lui demande de lever les bras, il refuse toujours en leur disant «vous faites n’importe quoi ! », un policier lui répond «tu n’as pas à nous dicter notre travail ». Alphonse insiste « si pour vous, faire chier le monde c’est travailler ? ». Les deux policiers n’apprécient pas sa réflexion, l’un d’eux tente de lui faire une clé de bras, mais il résiste en leur demandant de le laisser tranquille.

22h15, d’autres policiers viennent prêter main forte à leurs collègues, immobilisent Alphonse au sol, lui passent les menottes et l’embarquent dans un véhicule de police. 22h30, arrivée au commissariat, puis menotté sur un banc. Un policier lui demande s’il souhaite voir un médecin et un avocat, il refuse le médecin mais accepte la présence de l’avocat en espérant que ce dernier pourra l’aider. 23h00, deux policiers le détachent du banc, menottes au dos, ils lui disent qu’ils l’emmènent à Bobigny pour qu’il signe sa garde à vue. Alphonse ne comprend pas, il leur demande des explications, ils lui répondent qu’ils ont déposé plainte contre lui pour rébellion. Alphonse est surpris « bravo, là au moins, je suis sûr que vous faites la course aux statistiques ».

23h15, arrivée au commissariat de Bobigny, après une escapade en voiture sirène à fond et à toute vitesse. Il est conduit dans un bureau et rencontre un agent qui lui demande s’il veut prévenir sa famille, il accepte, l’agent lui demande de relire et de signer sa garde à vue. En relisant, Alphonse s’aperçoit que ce n’était pas une blague, il allait vraiment passer sa première nuit dans les locaux de la police. 23h45, retour au commissariat de Bondy, le chef de poste lui demande de retirer ses bijoux, ses lacets, et tous types de cordons. Il est accompagné dans une pièce, équipée de trois cellules où règne une odeur d’égout, on lui demande de se déshabiller complètement, de s’accroupir et de tousser. 23h55, fermeture de « la cellule ».

Description de la cellule : 3m50 sur 2m, lit (banc en ciment) de 2 m sur 50 cm, toilettes bouchées par de multiples déchets, murs recouverts de mots gravés à base d’excrément, ménage délaissé, traces d’urine sur les murs, projecteurs allumés en permanence.

Dans la nuit, vers 3h30, Après avoir mis du temps à s’endormir, Alphonse est réveillé par un agent qui lui présente son avocat. Entretien avec l’avocat qui lui annonce, après avoir entendu son histoire, qu’il ne peut rien pour lui, et qu’il était là pour lui dire ses droits et vérifier qu’il n’a pas subi de violence policière. Déçu, il retourne dans la cellule. 9h00, un officier vient le chercher pour l’auditionner. 9h40, retour à la cellule. 10h15, un autre agent vient le chercher pour lui prendre ses empreintes digitales, le prendre en photo et le mesurer. 11h00, Alphonse est remis en liberté, après avoir signé un simple rappel à la loi concernant la rébellion (ce qu’il risque en cas de récidive).

Tout cela aurait pu être évité, par plus de professionnalisme de la part des policiers et de patience de la part d’Alphonse. Le rapport entre la police et les jeunes des cités est certainement un des défis les plus importants de la société française.

Hakim Azzoug

Hakim Azzoug

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