Mercredi, le ministre de l’Intérieur Gérard Collomb a annoncé le retour d’une police de sécurité du quotidien prévue pour la fin de l’année. Supprimée par Nicolas Sarkozy en 2003 et grande promesse d’Emmanuel Macron en campagne, l’idée fait débat depuis longtemps. Le Bondy Blog a recueilli les témoignages d’un ancien policier et de militants associatifs engagés dans la lutte contre les violences policières.

Yves Lefebvre, secrétaire général d’Unité SGP-police Force ouvrière et ancien policier : « Tout le monde était gentil et on avait oublié la répression »

La police de proximité, c’était une police à papa, une doctrine angélique. Entre 1998 et 1999, j’étais affecté dans un quartier dit sensible de Lorient, en Bretagne. Notre mission : une présence du lundi au vendredi, de 12h à 20h. En dehors de ces horaires, il n’y avait pas de policiers. On patrouillait à trois, j’étais accompagné de deux apprentis. On disposait de très peu de moyens, on se déplaçait même en autobus ! Il fallait faire du relationnel exclusivement, tranquilliser et surtout éviter de réprimander. Les relations avec les commerçants et la population semblaient apaisées. C’est simple, tout le monde était gentil et on avait oublié la répression. On ne faisait pas notre métier de flic, on devait fermer les yeux sur beaucoup d’infractions.

Un retour à cette doctrine serait une grossière erreur. Aujourd’hui il faut mettre un terme aux zones de non-droit, mais pas n’importe comment. Aujourd’hui une tranche de la population, qui grossit, voit arriver la police uniquement sous le prisme de l’affrontement.

Je ne suis pas catégoriquement opposé à la mise en place de la « police de sécurité au quotidien ». Mais il faudra réorganiser l’institution en amont, donner davantage de moyens à la police nationale, renforcer le service général et le dispositif police-secours, mais surtout en finir avec la politique du chiffre créée par Sarkozy. Si c’est pour faire ce qui a été fait sous Lionel Jospin, je suis défavorable. Si c’est pour refaire ce qui a été fait sous Nicolas Sarkozy, je suis encore plus défavorable, car on est passé du tout angélique au tout répressif. C’est un juste milieu entre les deux qui est nécessaire, concilier prévention et répression.

Amal Bentounsi, fondatrice du collectif Urgence, notre police assassine : « Le problème, c’est que l’impunité continue »

Si cette future police est là pour apaiser les tensions, pourquoi pas. Mais on espère surtout que l’attitude des fonctionnaires change et qu’ils soient condamnés fermement. Car, le problème, c’est que l’impunité continue. Il n’y a pas de sanction par la justice, et ils se sentent donc au-dessus des lois. La police de proximité pourra peut-être limiter le contrôle au faciès et et apaiser les tensions. Mais tout dépendra des directives que les agents recevront.

Aboubacar Sakonoko, responsable de Zonzon 91 et cofondateur de l’association Block-Out radio à Grigny : « Après la suppression de la police de proximité, et en particulier sous l’ère Sarko, je me faisais contrôler cinq fois par jour, et de manière agressive »

A l’époque de la police de proximité, j’avais entre 16 et 18 ans. Je me souviens d’un policier très connu dans le quartier de la Grande Borne, à Grigny. Il connaissait les gens et les appelait par leur prénom. Les agents connaissaient les familles, faisaient beaucoup de prévention, allaient voir les parents, donnaient des conseils aux jeunes, les aidaient. Des matchs de foot étaient organisés dans le quartier. On était dans la proximité, les relations étaient limite amicales entre la police et nous. Chose inimaginable aujourd’hui.

Cette police de proximité ne pourrait pas s’appliquer dans les mêmes conditions. Je ne suis pas sûr qu’aujourd’hui, si tu la mets dans les quartiers, ça fasse le même effet que dans le passé. La société a changé, la jeunesse aussi. On est dans une autre époque. Le divorce entre jeunes et forces de l’ordre est bien consommé. Maintenant, il n’y a que des rapports froids et violents. Je crois même qu’aujourd’hui c’est plus violent qu’avant. D’un côté, le respect vis-à-vis des aînés semble avoir disparu. De l’autre, il y a un vrai problème de formation dans la police : ils ne sont pas sensibles à l’aspect médiation et n’ont aucune connaissance de l’environnement des quartiers. Ça parle mal, ça insulte, ça met des claques, même aux plus petits. Les gamins sont habitués à ça. On vit un spectacle hallucinant. On n’est que dans la répression depuis Sarkozy. Après la suppression de la police de proximité, et en particulier sous l’ère Sarko, je me faisais contrôler cinq fois par jour, et de manière agressive. J’ai senti la différence.

A Grigny, on ne peut pas nier les particularités de la ville. C’est la plus pauvre de France. Je vois tout le temps des jeunes être soit en colère soit désespérés parce qu’untel ne décroche pas d’emploi à cause de son adresse, un autre a l’impression de tourner en rond dans le quartier. La solution ? Il faudrait miser sur l’action sociale, donner plus de moyens aux éducateurs, aux animateurs, qui peuvent constituer une sorte d’intermédiaire entre jeunes et police.

Almamy Kanouté, porte-parole et cofondateur du mouvement Émergence et éducateur à Fresnes : « À l’époque de la police de proximité, on se sentait plus en sécurité, plus qu’aujourd’hui »

A l’époque de la police de proximité, on se sentait plus en sécurité, plus qu’aujourd’hui. Il y avait une forme de respect vis-à-vis des uns et des autres, un rapport respectueux, les gens se côtoyaient sans animosité. On n’avait pas à faire à des forces qui cherchaient à montrer qu’ils représentent l’autorité.

Il s’agit d’un problème de formation, un problème de fond qui reste politique. Le retour de la police de proximité  arrive un peu trop tard, alors qu’il fallait la laisser, à l’époque. Il y a eu trop d’injustices et d’impunités, trop d’affaires, entre temps. Aujourd’hui, cela ne va pas arranger les choses. Tant que la police ne fera pas le ménage en son sein, rien ne pourra changer dans les relations entre forces de l’ordre et habitants. La police de proximité est une belle idée, peut-être même qu’Emmanuel Macron y consacrera des moyens nécessaires, mais le problème de fond ne sera pas réglé. Des réalités vont resurgir. Il faut imaginer une famille victime de violence policière se retrouver nez à nez avec un policier de proximité. Il n’y est pour rien, mais il incarne l’autorité. Si on a une société malade, on ne peut pas avoir une police en bonne santé.

Gaelle van der Maslow, cofondatrice du collectif citoyens & policiers : « Les policiers manquent surtout de moyens et d’effectifs. C’est cela qui crée des tensions avec les citoyens »

Nous sommes favorables à la police de proximité, mais il faut d’abord régler les problèmes de fond c’est-à-dire former la police, mettre les moyens nécessaires, des effectifs supplémentaires, créer du dialogue et du respect des deux côtés. Les policiers manquent surtout de moyens et d’effectifs. C’est cela qui crée des tensions avec les citoyens.

Je crains qu’ici ça ne soit qu’un effet d’annonce à la va-vite en début de quinquennat pour rassurer, car ce n’est pas faisable dans l’immédiat. Pour l’instant aucune indication n’a été donnée quant aux moyens qui seront alloués, les budgets,… aucun détail. Le temps que les effectifs soient formés, ce sera pour la fin du quinquennat !

Propos recueillis par Selim DERKAOUI

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