« (Avec l’accord à l’amiable), ils n’ont pas acheté notre silence », lâche Ramata Dieng devant environ un millier de personnes. L’acceptation de ce recours est un « aveu de culpabilité » de la part des autorités françaises, juge-t-elle. « Personne, encore moins un État, n’accepte de verser des indemnités à son accusateur s’il n’est pas coupable ». Entourée des familles de victimes,  du collectif « Vies volées » et d’Assa Traoré, elle les enjoint à ne pas renoncer à leurs droits, à se battre pour la justice.

« C’est dur, c’est long mais il y a possibilité d’obtenir gain de cause », lance-t-elle en appelant à l’abolition de certaines techniques policières comme la clé d’étranglement, le plaquage ventral ou encore le pliage. Aussi, elle s’inscrit dans l’héritage du Mouvement de l’Immigration et des Banlieues (MIB).

Après cette avancée, la famille Dieng ne compte pas pour autant s’arrêter dans la lutte contre les violences policières. Saluée pour son long combat pour la vérité dans la mort de son frère, Ramata Dieng a aussi soutenu les autres familles de victimes après une intervention policière. « Je voudrais rendre hommage à nos grandes soeurs Ramata et Fatou qui ont lutté avec honneur et dignité, salue Assa Traoré qui rappelle que treize ans de combat pour la justice sont usantes. Dès le 19 juillet 2016, la famille Dieng nous a témoigné son soutien et nous montre aujourd’hui le chemin ».

Autorisé par la préfecture de police, le rassemblement s’est mû en cortège jusqu’à la rue de la Bidassoa, dans le 20e arrondissement, là où Lamine Dieng a trouvé, « après trente minutes d’interpellation », la mort dans un fourgon de police. Sur le chemin vers Ménilmontant, le cortège croise celui de la régularisation des sans-papiers.

Après des gestes de soutien mutuel, la marche reprend alors escortée par la police. Vêtu d’un habit traditionnel blanc et arborant une barbe blanche, M. Dieng rend hommage une treizième fois à son fils en récitant des prières et en invoquant en sa faveur devant une foule émue aux larmes.

Cette commémoration est aussi le moment d’un hommage particulier pour Maurice Rajsfus, recenseur des violences policières depuis mai 68. Décédé à l’âge de 92 ans, samedi 13 juin alors que la lutte contre le racisme et les violences policières entrait dans une nouvelle ère. Le pourfendeur des violences policières, qui avait « le sens de la synthèse », est, selon son fils, l’auteur de ces mots pour les personnes dont les forces de l’ordre seraient sur le chemin : « Si tu leur réponds, il y a outrage. Si tu résistes, il y a rébellion et si tu prends la foule à témoin, il y a incitation à l’émeute ».

Derrière la banderole « laissez-nous respirer », il critique le soutien du préfet de police Didier Lallement envers la police, « toujours exemplaire dans son histoire ». Le fils de Maurice Rajsfus a rappelé que la police était « recouverte d’une étoffe auto salissante qui n’a cessé de se charger depuis plus de 80 années ».

Et de rappeler que « les policiers et les gendarmes ne sont pas des justiciers ». Dans un exposé, il étrille l’histoire de la police dont « les défections se comptent sur les doigts d’une main » lors de l’entrée des troupes nazies dans la ville de Paris, son rôle central dans la traque et la déportation de 13 000 Juifs dans la nuit du 16 et 17 juillet 1942 ou encore les ratonnades du 17 octobre 1961 à Paris durant la guerre d’Algérie.

Pour soutenir financièrement les familles qui s’engagent dans un combat judiciaire coûteux, des t-shirts sont vendus. Tous les flocages demandent la justice, la vérité ou encore la lumière pour les victimes de violences policières. Leurs familles sont aussi présentes pour appuyer leur revendication, de la mise à disposition des images de vidéosurveillance pour éclairer les circonstances de la mort d’Ibrahima Bah. Ou encore, pour celle de Wissam El-Yamni dont la famille demande la convocation de nouveaux témoins de l’interpellation après laquelle ce chauffeur routier de 30 ans s’est retrouvé dans le coma avant de trépasser neuf jours plus tard.

De la frustration, de l’énervement mais pas de désespoir

Sur une estrade improvisée pour l’événement, les familles partagent une énième fois les récits des membres chers qu’ils ont perdus après une intervention policière. Attentifs, les soutiens ne s’habituent pas à ces témoignages dans le pays des droits de l’Homme.

Malgré la dureté des faits, on pleure la tête haute à l’image des familles de Shaoyao Liu ou encore d’Angelo Garand. « Ça fait une dizaine d’années que j’entends des histoires de violences policières, toutes demeurent impunies, raconte Soraya, âgée de 19 ans et vêtue de noir, les larmes qui coulent sur les joues. Ça suscite de la frustration et de l’énervement mais en aucun cas du désespoir. »

Le message est clair, les membres de la famille comme les manifestants ne baisseront pas les bras tant que la vérité ne sera pas exposée et la justice rendue. « J’aimerais bien y croire mais à l’heure actuelle on ne peut pas croire en la justice. En matière de violences policières, il n’y a pas de justice en France. Ça n’existe pas, fustige le frère de Wissam El-Yamni, Farid. Au pire, il peut y avoir un sursis mais que représente cette peine devant la mort d’un individu ? ».

Après les multiples condamnations de la France devant la CEDH, Omar Slaouti, représentant de la famille d’Ali Ziri, ce sexagénaire de 69 ans décédé après un pliage, pose une revendication ferme : « Maintenant, nous demandons que des condamnations aient lieu en France ! »

Lors de sa prise de parole forte, il évoque les conséquences des décisions nationales de non-lieu pour les familles : « Un non-lieu, ça résonne dans les têtes de la famille comme un événement qui n’a pas existé. Il est mort mais les circonstances de sa mort n’existent pas. C’est avec cela que les familles des victimes doivent vivre. » Après trois non-lieux en France, la famille d’Ali Ziri a obtenu justice devant la CEDH, huit ans après sa mort.

Pendant les prises de parole, ponctuées par le slogan « pas de justice, pas de paix », une banderole est déroulée sur le Monument à la République : « Laissez-nous respirer ». Dans les rangs du cortège, lucidité et critiques acerbes sont de mise dans ce long chemin contre les violences policières. « Les consciences s’éveillent sur ce phénomène de violences policières, on est de plus en plus à lutter contre ces dérives, raconte Skaïla, 24 ans et responsable hôtelière. Le combat est encore long mais on finira par obtenir justice en France ».

Mais l’image du pays des droits de l’Homme semble écornée dans la gestion des violences policières auprès des manifestants. « Je trouve dommage qu’on ait à lutter autant pour avoir la justice ; ça devrait être la base dans une société dite démocratique, regrette Amoa, 31 ans et comptable. Je trouve cela dommage mais on doit continuer à lutter ».

« Malheureusement, les citoyens ne savent pas que la France est condamnée à plusieurs reprises pour violences policières par la Cour européenne des droits de l’Homme », regrette Thierno, le frère d’Ibrahima Bah, décédé en octobre 2019. Mais les décisions de la CEDH n’ont pas la même force exécutoire que les directives libérales de l’Union européenne.

Elles n’ont pas réellement permis un changement de doctrine du maintien de l’ordre et les violences policières continuent à l’instar de leurs exacerbations durant confinement, documentées sur les réseaux sociaux et reprises par Amnesty International.

« Je ne sais pas si la France a perdu ses valeurs, j’en viens même à me demander si elle les a déjà eues un jour, affirme Ramata Dieng, arborant un t-shirt à l’effigie de son frère, dubitative sur les prétentions de la France. Quand on passe du Code noir au Code de  l’Indigénat et qu’on arrive aux contrôles au faciès qui sont une sorte de checkpoint ; présence massive, harcèlement quotidien, humiliation répétée, ça ne cesse pas dans les quartiers populaires ». Pendant ses treize années de lutte, elle dit ne jamais avoir douté des siens mais ne peut pas en dire autant vis-à-vis de la justice française.

Yassine BNOU MARZOUK

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