C’est une injustice qui peut frapper n’importe qui. Le sort a désigné Ismaël Fofana, jeune marié de 32 ans. De sa voix chaude, à l’accent guinéen, il nous invite à entrer dans son salon, dont la fenêtre donne sur la place Haldenbourg, un quartier populaire de Strasbourg (Bas-Rhin). Dans le coin à l’opposé de la pièce, un bureau, où s’entremêlent ordinateur, courriers, et dossiers. L’un d’eux est conséquent : il renferme quatre années de galère.

Le cauchemar d’Ismaël Fofana commence en 2014. Après cinq années d’études de comptabilité à l’université de Strasbourg, le jeune homme fraîchement diplômé se met en quête de son premier emploi. Il décroche plusieurs entretiens, mais ne franchit jamais le cap des périodes d’essai. À chaque fois, il est remercié sans justification.

C’était mon nom, mais pas moi. Une personne avait usurpé mon identité

Après deux ans de chômage, en 2016, Ismaël reçoit un courrier de sa banque : le document annonce le prélèvement de 90 euros, avançant des « frais de justice ». Pour Ismaël, c’est la première pièce du puzzle. « La banque m’explique que c’est la justice qui a ordonné de prendre l’argent. J’appelle le tribunal, qui ne veut rien m’indiquer au téléphone. On me dit qu’après courrier recommandé, on m’enverrait mon jugement en correctionnel. C’était mon nom, mais pas moi. Une personne avait usurpé mon identité.”

Usurpation de son identité, condamnation à son insu

Sans le savoir, Ismaël a été condamné à 6 mois d’emprisonnement délictuel. Sa voix s’aggrave quand il relit les faits reprochés. « Détention frauduleuse de plusieurs faux documents administratifs. Je suis désemparé. Ca peut nuire à la réputation de quelqu’un, surtout quand on travaille dans l’administration. J’ai repensé aux employeurs potentiels qui ne voulaient jamais me garder. Je me sens tellement humilié ».

À ses frais, Ismaël prend un avocat et prouve rapidement qu’il n’est pas l’auteur de l’infraction. Si les deux hommes sont nés en Guinée, leurs lieux de naissance ne correspondent pas, l’un ayant vu le jour à Kouroussa, l’usurpateur à Conakry. En outre, Ismaël dispose d’un alibi en béton : le jugement correctionnel précise que le délit a été commis à Marseille, le 16 septembre 2014. “Par bénédiction, c’était le jour où j’ai signé mon bail pour cet appartement, regardez ». Il sort le document, effectivement signé à Strasbourg, le jour du délit. « Je ne suis pas un sorcier ! Je n’ai pas pu me dédoubler ! »

Ismaël porte plainte contre X, pour usurpation d’identité, et exige réparation. Mais le Strasbourgeois est loin d’être au bout de ses peines.

Je n’en pouvais plus : à chaque contrôle routier ou à l’aéroport, on me disait que j’étais recherché

Du 19 au 30 juillet 2018, Ismaël décroche un contrat court en tant que gestionnaire dans un collège. “Évidemment, nous avons reçu le casier de M. Fofana” affirme Jean-Pierre Laurent, directeur des ressources humaines (DRH) à l’Académie de Strasbourg. La situation du casier judiciaire des personnels est une condition de recrutement qui s’impose dans les services publics, particulièrement dans l’Éducation nationale. “Au vu des condamnations mentionnées sur son document, nous n’avions pas d’autre choix que de mettre fin au contrat”. Le DRH promet néanmoins à Ismaël que s’il arrive à prouver son innocence, un nouvel emploi en gestion lui sera proposé. Le jeune homme prend sa voiture et part pour Marseille, à la rencontre des policiers censés l’avoir arrêté quatre ans plus tôt.

Des démarches sans fin pour prouver son innocence

“C’était la première fois que j’allais dans cette ville, je n’avais plus d’argent. J’ai dormi dans ma voiture une semaine”, se souvient Ismaël. “Au commissariat de Noailles, on m’a avoué qu’il y avait eu une confusion dans les homonymes. Mais on m’a dit qu’ils ne pouvaient rien faire. Il me fallait un nouvel avocat pour des démarches à Marseille, mais je n’avais plus d’argent.” Bredouille et à sec, Ismaël retourne en Alsace.

“Je n’en pouvais plus : à chaque contrôle routier ou à l’aéroport, on me disait que j’étais recherché. J’en avais marre de me justifier.” En dernier recours, Ismaël décide de contacter la presse locale début août. À la publication de son histoire, Ismaël Fofana est convoqué chez le procureur. Il y dépose ses empreintes.

L’État m’a volé quatre ans de ma vie

Quelques semaines plus tard, il reçoit un courrier : Ismaël est blanchi, son casier effacé. “J’ai l’impression que l’État m’a volé quatre ans de ma vie”, déplore Ismaël, son dossier en main. “J’ai retrouvé ma dignité mais ça me hante. Toutes les entreprises auxquelles j’ai postulé pendant quatre ans me prennent pour un délinquant, mes anciens collègues aussi. Je ne suis pas un délinquant, juste victime d’une immense injustice. Mais le papier qui m’innocente ne suffit pas à tout effacer. J’ai juste envie de travailler ».

Contacté par le Bondy Blog, le rectorat de l’Académie de Strasbourg affirme avoir bien reçu le document signé par le procureur, déclarant Ismaël Fofana, né à Kouroussa, innocent et apte à travailler dans l’Éducation nationale.

Si la DRH renouvelle sa promesse d’embauche à l’endroit d’Ismaël, elle assure qu’aucun poste n’est vacant pour cette année scolaire. Et d’ajouter que si un poste en gestion venait à se libérer, il serait proposé à Ismaël, en toute priorité. L’attente toujours.

Sarah NEDJAR

Articles liés

  • Des jeunes surendettés à cause des amendes du couvre-feu dans les quartiers

    Des familles entières se retrouvent endettées à cause de salves de contraventions liées aux mesures sanitaires. Des associations dénoncent un « phénomène d’ampleur grandissante » et « une application disproportionnée et discriminatoire des mesures ». Une enquête en partenariat avec Mediapart.

    Par Anissa Rami
    Le 26/07/2021
  • Marche blanche pour Yusufa à Saint-Etienne : « c’est un frère noir qui a été tué »

    Environ 500 personnes sont venues rendre hommage samedi 5 juin à Yusufa, Sénégalo-Gambien de 26 ans, mort après avoir été poignardé à Saint-Etienne la nuit du mercredi 26 mai. La marche, organisée par la famille de la victime et le collectif JIAS (Journée de l’initiative africaine de Saint-Etienne), s’est déroulée dans le calme et le recueillement avec un mot d’ordre : « Justice pour Yusufa ». Reportage

    Par N’namou Sambu
    Le 07/06/2021
  • Choc à Cergy après l’agression négrophobe d’un livreur

    A la suite de l’agression physique d’un livreur à Cergy, dans la nuit du 30 au 31 mai, enregistrée et diffusée sur les réseaux sociaux, un rassemblement a réuni une centaine de personnes devant le restaurant le Brasco. Une majorité de jeunes ont été présents afin de faire entendre leur indignation, leur colère et leurs différentes revendications, face à une agression à caractère négrophobe. Reportage. 

    Par Amina Lahmar
    Le 01/06/2021