À Villeneuve-la-Garenne, un soir de plein été, des tirs de mortiers retentissent au loin. Il est environ 18h, ce jeudi 23 juillet. La ville se souvient encore des affrontements qui ont éclaté entre des jeunes et les forces de l’ordre, en avril dernier. Visiblement, les tensions sont restées tenaces. Et pour cause : deux mineurs, Tyron* et Thomas*, âgés respectivement de 14 et 16 ans, ont été, d’après leur témoignage, interpellés avec brutalité par des policiers alors qu’ils se trouvaient place Charles de Gaulle.

À l’origine de l’arrestation, les agents de police qui suspectent les adolescents d’être les auteurs des tirs de mortiers. Mais Tyron et Thomas démentent formellement les accusations et affirment avoir été frappés pendant l’opération. Tandis que leurs parents dénoncent une interpellation injustifiée.

Thomas habite à proximité de la place Charles de Gaulle, dans une résidence fermée, en plein milieu de la cité Caravelle. Il nous retrace le déroulement des faits: « J’étais sorti avec le petit frère d’un ami. Sur le chemin, j’entends des tirs de mortiers et des cris. » Thomas se trouve alors Place Charles de Gaulle. Tyron y est aussi. Ce dernier s’arrête pour discuter avec des amis. Il raconte :

D’un coup, des jeunes de la cité ont commencé à lancer des mortiers. Ça courait de partout.Les policiers ont confondu tout le monde
et moi avec.

Violente interpellation

Thomas détaille: « J’ai vu Tyron se faire interpeller. Sans même se présenter, un homme sans brassard est ensuite arrivé, m’a demandé mon nom et mon adresse, en me prenant par le bras. J’ai refusé de lui donner. C’est au moment où il a sorti un talkie-walkie, que j’ai compris que c’était un policier. »

D’après le récit de l’adolescent, plusieurs agents arrivent et l’encerclent. « L’un des flics me jette au sol. Je lui demande ‘pourquoi vous me jetez par terre’, je me prend une baffe. Un autre policier me menace:

Toi, si tu ne veux pas répondre aux questions, je vais te mettre un gros coup de genou !

Fatou*, une habitante de Villeneuve-la-Garenne, que la mère de Thomas connaît, assiste à la scène : « Ce jour-là, j’arrivais en voiture, quand j’ai vu la police attraper violemment les deux jeunes. À plusieurs, ils se sont jetés sur eux alors qu’ils n’opposaient aucune résistance » assure-t-elle. « J’ai reconnu l’un des garçons donc je suis descendue de ma voiture. »

Elle confirme que les agents de police couchent les deux mineurs au sol. Sidérée par la brutalité de leur arrestation, elle s’approche, et voit un Tyron, silencieux, tétanisé. Alors qu’elle s’insurge contre cette arrestation, expliquant aux policiers que les deux mineurs sont innocents, les deux adolescents sont menottés dans le même temps.

D’après son témoignage Thomas refuse de se laisser embarquer, et clame son innocence. Tyron se refuse à monter dans la voiture, au même moment, il éclate en sanglots. « Je leur ai demandé pourquoi ils m’ont arrêté, ils ne m’ont pas répondu. J’ai voulu voir mes parents, mais ils ont refusé. » D’après la grande soeur de Tyron, Laura*, les policiers ont pourtant déclaré à sa famille, que si son petit frère ne réclamait pas de voir ses parents, il ne pouvaient rien y faire.

Alerté par Fatou, Pierre, le père de Thomas, se rend sur les lieux de l’interpellation. Il affirme avoir engagé une conversation avec un responsable hiérarchique des agents présents. « Le policier ne voulait rien entendre et ne m’expliquait pas clairement la raison de l’arrestation de mon fils. Il m’a dit que Thomas était en garde à vue, et que je pourrai venir le chercher le lendemain au commissariat. »

Des coups reçus au commissariat

Laura poursuit : « Des gens ont filmé la scène qui a circulé sur les réseaux sociaux, mais on n’a même pas pu la voir » regrette-t-elle. « Des mères de familles ont vu les images et nous ont prévenus. Si elles ne l’avaient pas fait, on n’aurait pas été au courant avant 21h, alors que l’interpellation de mon frère a eu lieu vers 18 h ! ».

Dans la mesure où Tyron est un mineur, Laura trouve aberrant que le commissariat n’ait prévenu la famille de la garde à vue de son petit frère que vers 21h. D’après la loi, l’OPJ (Officier de police judiciaire) est tenu de prévenir immédiatement les représentants légaux du mineur placé en garde à vue.

Pour les parents des deux garçons, cet événement est une surprise totale. Surtout, si l’on considère que leurs enfants n’ont jamais été confrontés aux forces de l’ordre auparavant. Sophie*, la mère de Tyron, tient à souligner : « Mon fils a toujours été très calme. Même ses professeurs m’ont dit que je n’aurai jamais d’ennuis avec lui. »

Son professeur principal est d’ailleurs venu lui rendre visite, pour s’assurer qu’il allait bien. Mais l’état dans lequel il l’a trouvé, l’a effaré : Tyron a été traumatisé, reclu chez lui pendant plusieurs jours après l’interpellation. Même ambiance chez Thomas.

Le jeune homme raconte que lorsqu’ils sont arrivés au commissariat de Villeneuve-la-Garenne, la situation à dégénéré. « Quatre policiers m’ont assis sur un banc et ont commencé à me rouer de coups. »

Les policiers ont aussi frappé Tyron. Il est resté inconscient assez longtemps, au moins dix minutes !

Tyron poursuit: « J’ai perdu connaissance! Je ne me souvenais même plus quand j’étais entré dans le commissariat ! », lâche-t-il encore sous le choc. Sa mère s’insurge : « On vit dans quel monde ! Arrêter un jeune de 14 ans à quatre policiers, alors qu’un seul aurait largement suffi ! Mon fils n’est pas grand et ne pèse pas bien lourd ! Il n’a rien de fait de mal ! Un drame aurait pu arriver ! ».  

Thomas complète : « Je suis resté en cellule 24h. Les policiers ne m’ont jamais expliqué pourquoi ils m’ont arrêté. Quand nous avons été frappés dans le commissariat, personne n’a rien dit ».  Pour lui, les pratiques violentes des policiers, ont une origine : « Ils voulaient juste avoir mon nom et mon adresse. Ils ont pris mes empreintes, et ont senti les mains de Tyron, mais pas les miennes. »

Ils veulent avoir un maximum de monde dans leurs dossiers. Ils m’ont arrêté pour rien.

Laura, la grande soeur de Tyron, soupçonne les policiers d’avoir voulu dissimuler ce qui s’est produit au poste : « Je pense que les policiers ne voulaient pas qu’on sache qu’ils avaient frappé mon frère, et qu’il avait perdu connaissance. C’est pour ça qu’on n’a pas pu lui parler avant. Mon frère aurait pu mourir, mais on ne l’aurait même pas su ! On aurait reçu un appel nous expliquant que mon frère était mort ! ». 

Elle estime que l’arrestation de son frère est liée à un contexte sensible dans la cité de la Caravelle: « Il y a des tensions en ce moment entre les jeunes et la police. Comme ils n’arrivent pas à les arrêter, ils s’en sont pris à mon frère. »

Pierre ajoute : « Ça faisait quelques jours, avant l’interpellation, qu’on entendait des tirs. Pas très longtemps après l’interpellation, toute la cité avait été gazée. Impossible de rester à l’extérieur, J’ai dû faire rentrer des gamins à la maison parce que l’air était irrespirable ! »

D’après lui, la cité de la Caravelle serait particulièrement visée par les forces de l’ordre ces dernières semaines. « Les gens ne peuvent même plus jouer en bas de chez eux tranquillement. Ils ne sont pas à l’abri de recevoir un flashball, de se faire gazer, ou que leurs enfants se fassent ramasser pour rien » déplore-t-il. « Quand les jeunes voient la police, ils s’enfuient, et je leur donne raison. »

Quand ça arrive à votre enfant, vous réalisez que vous ne vivez pas dans un monde normal. En fin de compte, vous êtes dans une réserve ! Nous sommes des animaux ! On sert de terrain de chasse !

Gérer l’après, dans les têtes

Les deux mineurs vont bien sur la plan physique, mais sont atteints psychologiquement. « Il a vu un médecin qui lui a fait un scanner. Il n’a rien » rassure Sophie, la mère de Tyron. Marie, la mère de Thomas s’inquiète pour la santé mentale de son fils après un tel traumatisme. « Il n’avait pas de traces physiques. Il s’était mis en position de protection, car il a fait de la boxe. Sur le plan psychologique, ça va laisser des séquelles. Le médecin nous a d’ailleurs conseillé d’aller voir un psychologue ».

Dans un premier temps, les familles étaient déterminées à faire valoir les droits de leurs enfants, mais le traumatisme subi par les deux garçons les ont poussées à se raviser. « Il a insisté pour que je ne porte pas plainte. Il ne veut plus parler de ce qui s’est passé. Il est encore sous le choc d’avoir été arrêté pour rien », explique la mère de Thomas.

Même ambiance chez Tyron : « Mon fils veut passer à autre chose. Nous en avons discuté en famille. Nous ne porterons pas plainte. De toute façon, en France… On sait que ça n’aboutira pas, » affirme-t-elle, résignée. « Pour porter plainte, il faut des éléments. Aujourd’hui les gens ont peur de la police. »

Poursuivi pour avoir tiré des mortiers et refusé d’obtempérer devant les forces de l’ordre, Thomas a été convoqué pour s’expliquer au le tribunal pour enfants. Quant à Tyron, il devait être jugé le 10 septembre pour les même faits, mais le jugement a été renvoyé à une date ultérieure.

Contacté, le commissariat de Villeneuve-la-Garenne n’a pas souhaité communiqué sur cette affaire.  La préfecture de police de Nanterre n’a elle pas donné suite à notre demande d’entretien.

*Tous les noms et prénoms ont été modifiés.

L’image à la Une est une photographie d’illustration.

Hervé HINOPAY

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