Cet article a été initialement publié sur Mediapart

Trois nuits durant, Villeneuve-la-Garenne aura rompu le silence monotone du confinement. Dimanche 19, lundi 20 et mardi 21 avril, la commune des Hauts-de-Seine aura veillé au son des sirènes de police, à la lumière des feux d’artifice et aux effluves de poubelles incendiées. Le spectacle d’une révolte urbaine provoquée par la blessure grave, samedi 18 avril, d’un homme de 30 ans percuté par la portière d’un véhicule de police banalisé soudainement ouverte alors qu’il s’en approchait.

Dès le samedi soir, un attroupement tendu avait laissé présager l’onde de choc propagée par la diffusion à grande échelle de l’image de Mouldi C. au sol, quelques minutes après l’accident, hurlant sa douleur. Dans une vidéo diffusée sur Snapchat, on entend un homme choqué s’écrier : « Il n’a plus de jambe ! » Un deuxième enregistrement montre un autre homme s’adressant aux policiers qui entourent la victime, au sol : « Mais c’est quoi, ça ? On vous demande de montrer l’exemple, pas de tuer les gens ! »

Le lendemain, confinement et effet des réseaux sociaux aidant, le choc se transforme en révolte. Une première nuit de tension au schéma relativement classique : les jeunes allument des feux d’artifice, parfois en direction des policiers, ils incendient quelques poubelles dans l’espoir d’attirer dans leur quartier les policiers, contraints d’escorter les pompiers au vu du contexte. Face à cela, les forces de l’ordre apparaissent désemparées, désorganisées et se contentent du minimum, par peur d’embraser la situation. Rebelote le lendemain, même si les policiers, plus nombreux, réussissent à reprendre le dessus plus rapidement.

Il faudra attendre ensuite mardi pour voir la tension monter d’un cran. Ce soir-là, peu après minuit, une avalanche de feux d’artifice fait un bruit assourdissant dans la ville, pendant de longues minutes. Plusieurs poubelles sont brûlées, à différentes entrées du quartier de la Caravelle, l’épicentre de la contestation. Les autres cités de la ville ne sont pas en reste : à la Banane ou à la Sablière, on assiste à des scènes du même désordre.

Alertés par les images impressionnantes de dimanche, les médias sont présents en masse. Des reporters indépendants, des médias dits « alternatifs », les médias russes RT France et Sputnik, et quelques étudiants en journalisme sont là. Parmi la vingtaine de journalistes, l’un d’entre eux, connu pour ses accointances avec l’extrême droite et son ancien engagement au RN, est pris pour cible à cause de son attirail de guerre, casque et gilet « presse » bien apparents. Un confrère tente : « On est la presse, on n’est pas flics ! » Un jeune réplique : « Dégagez, on ne veut pas de journalistes ! »

Les tensions ont duré plus de deux heures, ce dimanche soir.

Mais ils ne sont pas les seuls nouveaux venus à Villeneuve-la-Garenne. Au moins une vingtaine de militants antifascistes sont venus prêter main-forte aux jeunes du coin. Des jeunes hommes, d’autres plus âgés, quelques femmes. Ils ont rappliqué à Villeneuve pour apporter leur soutien et leur expérience des batailles rangées avec les forces de l’ordre. Nul besoin d’être un expert en mouvements sociaux pour les distinguer. Ils sont blancs pour la plupart, globalement plus âgés que les jeunes à la manœuvre, et tout dans leur attitude et leur équipement trahit une certaine habitude de la révolte de rue.

Eux aussi veulent en découdre, crient « Mort aux porcs » aux policiers situés cinquante mètres plus loin. Mais l’alliance entre locaux et militants vire assez vite au mariage de la carpe et du lapin. Un jeune du coin, qui fait office de leader, reproche aux « antifa » leur volonté d’aller au contact avec les policiers. « Ce n’est pas vous qui allez vous faire soulever, c’est nous ! », leur lance-t-il. Un autre les soupçonne d’appartenir aux médias honnis. « Mais on n’est pas des journalistes ! On est du bloc ! », répond une militante présente, en référence aux « black blocs ». La tension monte, les noms d’oiseaux fusent. Malgré la médiation tentée par un trentenaire conciliant, un petit groupe d’antifascistes finit par s’en aller : « On se casse d’ici ! »

Pendant ce temps-là, une cinquantaine de policiers a investi la cité de la Caravelle et mène une guerre de position aux jeunes, présents en nombre à peu près équivalent. Mais la lutte est inégale : les policiers, lourdement armés, font face à des gamins – les visages juvéniles de certains laissent même penser qu’ils sont encore mineurs – qui n’ont d’autres armes que quelques projectiles à lancer et des feux d’artifice dont le stock se tarit bien vite. Certains ont les yeux rougis par les gaz lacrymogènes stratégiquement disposés par les policiers à divers endroits de la cité, afin de limiter la mobilité des jeunes.

Un peu comme des footballeurs qui joueraient à domicile, les révoltés du soir ont toutefois l’avantage du terrain. Leur connaissance parfaite du quartier leur permet de faire quelques pieds de nez aux forces de l’ordre. Aux fenêtres, certains habitants jouent aussi le rôle de vigie depuis leur mirador. « Ils [les policiers – ndlr] arrivent par le parking ! », « Ils sont vers le D ! » La tension est palpable, mais les affrontements sont finalement assez rares. Les policiers chargent et visent à quelques reprises les jeunes, qui lancent quant à eux quelques projectiles. Les positions s’échangent deux ou trois fois.

Vers deux heures du matin, la police interpelle un des leaders de la fronde (une des six interpellations de ces trois nuits). Un attroupement se forme dans le brouhaha, avant d’être dispersé. C’est la fin d’une soirée mouvementée et, pour l’instant, de la révolte.

Dans la rue de nouveau désertée, le décor interpelle – qui a l’habitude de ces expressions de colère. Peu de voitures brûlées à l’horizon – en trois jours, deux véhicules et deux scooters auront été incendiés, pour la plupart par propagation, pas de mobilier urbain cassé. Pour ce que certains observateurs ont décrit comme une « émeute sauvage », la colère des jeunes de Villeneuve semble s’être exprimée hors de la volonté de « tout casser ».

Une donnée qui n’étonne pas Sami Sellami, enfant de la Caravelle devenu président du plus grand club de futsal en France, Accs (à prononcer « Access », en anglais), qu’il a créé à Villeneuve-la-Garenne. « C’était une révolte ciblée, juge l’acteur associatif de 34 ans. Les jeunes avaient un message à passer à la police : “Non, on ne vous laissera pas nous taper sans rien faire”. » Pour Samir Baaloudj, militant historique des quartiers populaires, c’est un mode opératoire nouveau et louable : « Avant, on faisait un peu n’importe quoi. Pour se défendre, pour faire des barricades, on brûlait des voitures. Aujourd’hui, les jeunes ont un adversaire bien défini : la police. Ils ne cassent pas de mobilier urbain, ils ne brûlent pas les voitures de leurs parents ou de leurs voisins… C’est une évolution positive. »

Cette évolution de la contestation urbaine est aussi à comprendre dans le profil si particulier de cette ville. Villeneuve-la-Garenne se pose au croisement d’identités multiples. Il y a dans cette commune de nombreux paradoxes : un peu de Paris et un peu de la banlieue, un peu de séduisant et un peu d’alarmant, « une population de gauche qui vote à droite » (dixit Sami Sellami).

Villeneuve-la-Garenne, pour les Hauts-de-Seine, c’est un peu cet enfant que l’on ne met pas forcément en avant, parce qu’il a moins réussi que les autres. Les chiffres du chômage (29 % chez les moins de 24 ans), de la pauvreté (24 %) ou du logement social (53 à 55 %) traduisent une réalité plus proche de ses voisines du 9-3, Saint-Denis et Saint-Ouen, que du 9-2.

Mais derrière cette réalité sociale se cache aussi le visage d’une ville à laquelle ses habitants sont profondément attachés. Hassan Najjari y vit depuis 32 ans et y dirige aujourd’hui l’union locale des parents d’élèves (UPEV). « C’est une ville très charmante, très agréable, dans laquelle on est fier d’habiter, juge-t-il. À l’époque, c’était considéré comme un dortoir. Mais la ville a été profondément transformée. » Sami Sellami confirme : « Villeneuve, c’est un peu la ville du moment. Il y a ici des sportifs, des entrepreneurs, des artistes comme Soolking, Heuss l’Enfoiré ou Guizmo, un club de futsal qui ambitionne de gagner la Ligue des champions… »

Tous évoquent aussi « la solidarité » qui règne dans la ville. Salimou Diagouraga, 27 ans et président de l’association Agir pour s’accomplir (APSA), explique : « Villeneuve, c’est une bonne petite familiale où il fait bon vivre. C’est un petit village ! Ici, les gens restent longtemps, et quand ils partent, ils reviennent. » Le maire (LR) de la ville, Alain Bortolameolli, confirme : « C’est une ville-village avec une énorme solidarité. Il y a 20 ans, il y avait des tensions entre les quartiers mais ce n’est plus le cas aujourd’hui. Avec les programmes de rénovation urbaine, on a ouvert les grands ensembles sur la ville, on a mis du mouvement entre les quartiers. »

Les acteurs locaux le clament à l’unisson, il ne faut pas lire dans les événements de ces derniers jours le cri d’une jeunesse désœuvrée dans un « territoire perdu de la République ». Et le fait que les révoltés épargnent leur mobilier urbain et les biens de chacun doit se comprendre à cette aune, éclaire par exemple Zakaria Sekkafi, responsable des médiateurs de la commune : « À Villeneuve, on estime qu’on a une très bonne jeunesse, bien éduquée, respectueuse des anciens et des mamans, bienveillante et très engagée associativement… »

Même au plus chaud des soirées de révolte, ce lien entre la ville et sa jeunesse n’a jamais semblé se distendre. Aussi pouvait-on voir un papa, depuis son balcon, sortir son appareil pour filmer une charge policière et demander aux forces de l’ordre d’épargner les jeunes. Ou une maman crier à sa fenêtre son soutien aux insurgés. Encore une autre nous dire qu’elle « comprenait leur réaction » et observer leur colère avec un mélange d’inquiétude et de tendresse. « Le charme de la Caravelle, c’est le respect des autres, affirme Hassan Najjari, le responsable des parents d’élèves. Ici, il n’y a pas de violence. Vous pouvez laisser la fenêtre de votre voiture ouverte, un gamin va venir vous voir pour vous prévenir. »

C’est dans ce respect des anciens que se trouve peut-être la réponse à une question légitime : comment la révolte a-t-elle pris fin ? « Ce sont les acteurs de terrain qui ont permis de déminer la situation, juge Abdel Aït Omar, premier adjoint au maire et candidat aux élections municipales. À Villeneuve, les associations font un travail considérable. Par exemple, le 31 décembre, il n’y a aucune voiture brûlée, jamais. C’est le fruit d’un travail profond, dans une ville où les plus jeunes ont un vrai respect des plus grands. »

Zakaria Sekkafi a été de ceux qui ont désamorcé la tension. Le responsable de l’équipe municipale des sept médiateurs explique : « On a été directement sur le terrain, on était dehors dès 20 heures, on passait du temps à discuter avec les jeunes… C’est compliqué de les convaincre mais on s’y acharne, on les responsabilise, on leur parle des conséquences. » Avec sa casquette d’acteur associatif, Salimou Diagouraga a lui aussi été à la manœuvre : « Ce qu’on a dit, c’est de se calmer et de laisser faire la justice, éclaire-t-il. L’idée, c’était de passer un message d’apaisement. On ne voulait pas laisser cette image de Villeneuve tourner en boucle à la télé. »

Si ce travail de prévention a permis de mettre fin à la crise, il ne doit pas pour autant en éluder sa source : « Le sentiment d’injustice et d’impunité policière que ressentent les jeunes », ainsi que le résume Zakaria Seffafi. Ce dernier raconte comment plusieurs des gamins du quartier ont pris l’initiative de le voir pour échanger et passer un message : « On a envie d’arrêter mais on sait que ça sera toujours pareil. » Abdel Aït Omar confirme : « La colère est légitime. Beaucoup de jeunes ressentent une justice à deux vitesses. »

De fait, les interpellations violentes ou les « accidents » comme celui du 18 avril sont loin d’être inédits. « Malheureusement, cette histoire est banale, assène Samir Baaloudj, qui milite sur ces questions-là depuis plus de 20 ans. Des mecs qui se font éclater à moto par la police, ce n’est pas nouveau. Dans les années 90, on appelait ça le “pare-choquage”, ils te faisaient déraper en tapant la moto par derrière. Dans les années 2000, c’était un peu plus violent : ils baissaient la vitre et ils te mettaient un gros coup de matraque. »

Les jeunes de Villeneuve connaissent probablement l’histoire d’Ibrahima Bah, décédé en octobre 2019 à Villiers-le-Bel après un accident entre sa moto et une voiture de police. Ils connaissent aussi, dans un autre registre, celle de Boubacar, 19 ans et lui aussi habitant de Villeneuve, blessé par deux balles de la police en janvier 2018 alors qu’il tentait d’échapper à un contrôle de police.

« Des scènes de violence ou d’émeutes urbaines à la Caravelle, j’en connais depuis que j’ai quatre ou cinq ans, assure Sami Sellami. C’est un phénomène qui revient malheureusement tous les deux ou trois ans. » Alors, que faire ? Se féliciter du retour au calme et attendre le prochain accès de colère, le prochain mort ? « Il y a mille bonnes raisons de se révolter en France. Faisons en sorte de s’attaquer à ces raisons-là », appelle de ses vœux le président du club de futsal local.

« Ce qui s’est passé est quand même l’expression d’un malaise, consent le maire Alain Bortolameolli. On va creuser le pourquoi avec nos associations, nos médiateurs… Je voudrais qu’on retrouve le calme et la sérénité, qu’on discute. » Au lendemain de la première nuit de révolte, l’édile appelait à la « fermeté » à l’égard des jeunes impliqués dans la révolte et faisait du « retour à l’ordre » sa « priorité ». Il assure aujourd’hui qu’on a « parlé de bavure policière de façon très prématurée », affirme sa volonté de « ne pas interférer dans une affaire de police » et rappelle que Mouldi C., qu’il « ne connaissai[t] pas », était « apparemment très connu des services de police. »

Zakaria Sekkafi évoque, parmi les messages passés par les jeunes, la question de la différence de comportement des policiers non implantés à Villeneuve. C’était le cas de l’équipe impliquée dans la grave blessure de Mouldi C. « Avec la police de Villeneuve, les choses ne se seraient peut-être pas passées comme ça, avance Abdel Aït Omar. On a des patrouilles départementales qui ne connaissent pas les territoires où ils agissent. Quand ils arrivent ici, ils sont déjà sur la défensive avec des idées plein la tête. Il faut des policiers qui restent de nombreuses années et qui connaissent la population. »

Samir Baaloudj, lui, encourage les jeunes à imaginer aussi l’après. « Une révolte, de temps en temps, ça sert. Ça permet de montrer qu’on sait ce qu’on veut, dit-il. Mais les jeunes doivent comprendre que ce moyen d’action est éphémère, ne dure que quelques heures. Après, il faut sauter le pas. S’organiser différemment. Se lancer dans l’éducation populaire, dans l’action politique locale. Il n’y a que comme ça qu’on peut être efficace sur le temps. »

Ilyes RAMDANI

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