Travailleuses et travailleurs, professionnelles de santé mentale, syndicalistes et juristes se retrouvent à la Bourse du travail pour mettre des mots sur une réalité encore largement invisibilisée : les conséquences psychiques et physiques du racisme au travail. Un lieu symbolique, historiquement dédié à la défense des salarié·es, où l’IEAC veut faire émerger une parole encore trop souvent étouffée.
Cette journée entend rompre l’isolement auquel conduit le racisme au travail. La parole s’y libère, notamment celle des femmes. « Il est fondamental, en tant qu’inspectrice du travail, de donner un cadre qui ne bride pas la parole, ne dénie pas l’humanité. Ce n’est pas leur vérité, c’est la vérité, c’est un sujet collectif », explique Mornia Labssi.
Les données confirment l’ampleur du phénomène. Une proposition de résolution déposée par la députée Danièle Obono rappelle que 56 % des personnes victimes de discriminations liées à l’origine, à la couleur de peau ou à la religion déclarent des conséquences psychologiques importantes.
Pour Mornia Labssi, ces violences restent pourtant insuffisamment prises en compte sur le plan juridique. Son guide pratique vise justement à mieux identifier ces situations et à accompagner les personnes concernées. « Le droit existe. Il y a encore plus de lois qui ne sont jamais mobilisées », résume-t-elle.
Un silence entretenu
Parmi les participantes, Myriam Sidikou est venue chercher ce qu’elle dit avoir longtemps attendu : un espace où parler sans craindre d’être discréditée. Ancienne avocate fiscaliste, elle raconte quinze années de misogynoir dans plusieurs multinationales. Un mot forgé par la chercheuse Moya Bailey pour désigner les violences spécifiques subies par les femmes noires, à l’intersection du racisme et du sexisme.
« Une femme noire qui s’assume, au lieu de s’excuser, est souvent perçue comme arrogante. Il faut montrer patte blanche pour être acceptée », résume Myriam.
Avant même d’évoquer son parcours, Myriam parle d’une autre peur : celle de la diffamation. Une menace qui, selon elle, participe à maintenir les victimes dans le silence. « La loi du silence, ce n’est pas « je t’interdis de parler ». C’est : « tu parles seulement si c’est à mon avantage ». »
Quand j’étais en burn-out, je culpabilisais. Pourtant, si je mourais le lendemain, j’étais remplacée
« Quand tu es silencée, tu fais attention à tout parce que tu te sens observée. (…) Quand j’étais en burn-out, je culpabilisais. Pourtant, si je mourais le lendemain, j’étais remplacée. » Ce silence s’accompagne d’une culpabilité constante, explique-t-elle, qui conduit nombre de victimes à minimiser leurs souffrances.
Pour la psychiatre Fatma Bouvet de la Maisonneuve, ces mécanismes rappellent ceux observés dans les violences sexistes et sexuelles. « Les personnes souffrent de racisme parce qu’elles n’osent pas le dire frontalement. Elles ont peur qu’on minimise leur vécu. On est dans une relation de domination. »
Des violences destructrices
Les discriminations prennent aussi des formes plus insidieuses. Fatma Bouvet de la Maisonneuve évoque notamment la « tokenisation » : recruter une personne racisée pour afficher une diversité de façade plutôt que pour reconnaître ses compétences. Une logique qui, selon plusieurs intervenantes, s’accompagne souvent d’une exigence de perfection permanente.
À force d’accumuler les violences, Myriam finit par ne plus les voir. En 2015, alors qu’elle travaille dans un cabinet d’avocats, elle est agressée physiquement dans la rue. Parmi ses collègues présents, personne ne lui vient en aide. « Il y a une pluie de coups sur ma face. Si je ne me défends pas, je vais mourir », se souvient-elle.
Par peur de perdre son emploi, elle ne s’arrête qu’une semaine. À son retour, une collègue balaie sa souffrance : « Il paraît que tu t’es inventé une maladie pour pas venir travailler. […] Tu te débrouilles et tu reviens. »
Comme beaucoup de victimes, Myriam minimise alors son état. « Je pleure, mais je me dis qu’il suffit de réparer la fuite et que tout ira mieux », raconte-t-elle. Le diagnostic de son médecin est tout autre : « Vous êtes en burn-out, vous êtes épuisée professionnellement. »
Des discriminations systémiques
Autre mécanisme évoqué : l’inversion des rôles. « Les employeurs donnent parfois l’impression de vous rendre service en vous embauchant, alors que c’est votre travail qui crée leur richesse », analyse Fatma Bouvet de la Maisonneuve. Myriam raconte avoir été recrutée à un niveau inférieur à son expérience et moins bien rémunérée que certains collègues blancs, tout en se voyant confier les dossiers les plus complexes.
Les violences ne relèvent pas seulement des comportements individuels, estime Fatma Bouvet de la Maisonneuve. Elles s’inscrivent aussi dans des rapports de pouvoir renforcés par certaines politiques migratoires, qui placent des travailleuses et travailleurs en situation de grande dépendance vis-à-vis de leur employeur.
Je lutte pour sortir de cette loi du silence institutionnel
Face à ces mécanismes, Mornia Labssi défend une meilleure appropriation du droit. Son guide pratique, présenté lors du colloque, entend aider les salarié·es à identifier les discriminations et à faire valoir leurs droits.
Aujourd’hui, Myriam dit ne plus parler en tant que victime, mais en tant que survivante. « Je lutte pour sortir de cette loi du silence institutionnel. » Une parole que le colloque de l’IEAC entend précisément rendre collective, afin que ces violences ne soient plus réduites à des expériences individuelles, mais reconnues comme un enjeu de santé publique et de droits au travail.
Farah Rhimi