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Au téléphone, les mots de Sarah* se bousculent et son débit accélère. La native de Montreuil est en colère. « Il est hors de question que mes enfants regardent ce type de contenus. » Elle n’évoque pas ici des dessins animés qui menaceraient de ramollir le cerveau de ses bambins, mais bien les informations et plus spécialement les chaînes d’infos en continu. « Nous sommes face à un déballage de propos racistes et islamophobes », s’insurge cette mère de famille, cadre dans la sécurité informatique.

L’obsession des médias pour l’islam ne date pas d’hier. Mais depuis quelques années, l’avènement des chaînes d’information en continu et le rachat de médias par des actionnaires proches de l’extrême-droite marque un tournant. Les propos racistes et islamophobes se sont ancrés dans le paysage médiatique.

En témoigne, les sanctions de l’Arcom qui pleuvent sur des chaînes comme C8 et Cnews ou les enquêtes journalistiques qui documentent les manquements journalistiques de la chaîne info du groupe Canal +. Les bandeaux titres de Cnews contenaient des mots liés aux thèmes de l’islam ou de l’immigration 335 jours sur 365, selon une étude de Sleeping Giants, un collectif qui lutte contre les discours de haine, publiée en 2023.

Le concept de média-trauma

Mais pour mesurer les effets de ces discours racistes, le mieux est d’écouter les personnes qui en sont la cible. C’est l’essence du travail de la psychiatre, Fatma Bouvet de la Maisonneuve, qui a récemment publié le livre “Debout, tête haute ! Manifeste pour répondre au racisme” aux éditions du Croquant.

Pour qualifier l’impact de ce discours médiatique, Fatma Bouvet de la Maisonneuve mobilise le concept de “média trauma”. « Les informations peuvent provoquer une souffrance chez les citoyens racisés », résume l’autrice. Les symptômes peuvent aller « de troubles anxieux, d’insomnies aux envies suicidaires », rapporte-t-elle, attablée à un café place de la mairie de Montrouge, situé à deux pas de son cabinet.

Quand ils entendent “les musulmans”, beaucoup se sentent complètement insultés, voire infantilisés

Ce processus est « un mécanisme pervers », décrit-elle. « La perversion, c’est quand on squatte votre esprit, on parle à votre place et qu’on vous oblige à penser comme on  voudrait que vous pensiez », explique-t-elle. « Quand ils entendent “les musulmans”, beaucoup se sentent complètement insultés, voire infantilisés. »

Ce sentiment d’être insulté revient systématiquement chez les personnes que nous avons interrogées. « On parle constamment de nous à la troisième personne », soulève Imène, étudiante en licence d’Information et Communication. La jeune femme originaire de Metz pointe les discours médiatiques, mais aussi les discours politiques.

« Je suis des mecs que je ne peux pas supporter. J’ai besoin de savoir ce qu’ils disent sur nous. »

Un avis partagé par Wassila, franco-algérienne de confession musulmane. Cette dernière a été choquée par la déclaration du ministre de l’Intérieur et des Cultes qui a lancé « Vive le sport et à bas le voile », en mars dernier, lors d’une réunion publique sur l’islamisme. « Je ne suis pas directement concernée par ces propos, mais des femmes de ma famille portent le voile. Je suis féministe, elles doivent pouvoir porter ce qu’elles veulent », s’exaspère la rouennaise de 31 ans.

Wassila, comme les autres, tombe fréquemment sur ces séquences en scrollant sur les réseaux sociaux. Parfois partagé par des comptes d’extrême droite mais aussi par d’autres qui les dénoncent. Même s’ils veulent s’en éloigner, il est presque impossible de les éviter. Pire, certains ressentent le besoin de les regarder. C’est le cas de Nora : « Je suis des mecs que je ne peux pas supporter. J’ai besoin de savoir ce qu’ils disent sur nous. »

L’extrême droite possède ses propres médias

L’extrême droite, qui a réussi à imposer son agenda médiatique, possède  désormais ses propres médias. La chaîne Cnews, détenue par Vincent Bolloré, en est le parfait exemple. Le milliardaire assume la propagation d’une idéologie conservatrice d’extrême droite. « Son empire fait mal à notre cohésion nationale », dénonce Fatma Bouvet de la Maisonneuve.

Cnews, BFMTV… Toutes les personnes qui témoignent dans cet article affirment regarder le moins possible les chaînes d’information en continu. Pour Rhilès, cadre dans le secteur du transport public, BFM TV est à dissocier de Cnews, mais reste problématique dans son traitement de l’actualité. « C’est peut-être moins assumé mais la chaîne reste très ancrée sur le côté le plus conservateur de l’échiquier politique », estime-t-il. « La composition de leurs plateaux est très stéréotypée, avec peu de personnes racisées », souligne également Rhilès.

Les chaînes d’information participent activement à la création d’un climat délétère

« Aujourd’hui, les chaînes d’information participent activement à la création d’un climat délétère », résume le Niçois qui explique avoir été confronté au racisme dès le plus jeune âge. Ces discours reçus tout azimut favorisent « une décomplexion de la parole raciste et fasciste dans la société civile », analyse Fatma Bouvet de la Maisonneuve.

L’affaire de Nahel Merzouk, tué à bout portant par un policier en juin 2023, illustre bien ce phénomène. Rhilès en a fait les frais sur son lieu de travail. « Étant donné que le gamin est un jeune arabe, de toute façon, il aurait fini par prendre une balle », lui aurait lancé un de ses collègues.

Partir n’est pas la solution

Pour se prémunir de l’anxiété qu’engendre les discours médiatico-politiques, que Fatma Bouvet de la Maisonneuve qualifie de torture émotionnelle et intellectuelle, certains prennent une décision radicale : quitter la France. Dans l’enquête sociologique La France tu l’aimes mais tu la quittes (EDs Seuil, 2024), les auteurs analysent que : « Près de la moitié [des interrogés] affirme se protéger des médias français pour éviter d’être confrontée au traitement qu’ils réservent à l’islam et aux personnes musulmanes. » Sarah a déjà envisagé de quitter l’Hexagone sans savoir où partir « La France reste mon pays, l’Algérie c’est pour les vacances », explique cette dernière.

Partir n’est pas la solution pour la psychiatre qui constate sur le terrain un élan de solidarité pour lutter contre les discours racistes qui « touchent aussi les non concernés ». 

À la fin de la discussion, Sarah semble plus apaisée.  « On reste parce qu’on va se battre », s’exclame celle qui écoute en boucle l’Amour de Médine.

Marie-Mène Mekaoui et Wassil Benmoumene

*Les prénoms ont été modifiés

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