Un décompte, un interrupteur et des guirlandes qui soudain scintillent. Un air de décembre envahit l’artère commerciale principale de Londres depuis une semaine. Mais cette fois-ci, ni bonnets rouges ni sapins enneigés. À la place, des croissants de Lune et la mention « Happy Ramadan » en lettres étincelantes. Cette année, la capitale britannique donne l’opportunité à ses citoyens musulmans de voir le quatrième pilier de leur foi investir l’espace public, de la même manière que les illuminations de Noël.

En France, difficile d’imaginer chose semblable. Mis à part les initiatives associatives ou les rares repas d’iftar interconfessionnels promus par des municipalités, l’observation du mois de Ramadan reste confinée à l’intimité des foyers. Les prospectus de la grande distribution, décorés d’éternels chameaux et palmiers, proposent certes les promotions habituelles. Mais l’offre y reste réduite pour qui désire accompagner ce mois d’introspection de plus de faste. Pas étonnant donc, qu’une nouvelle génération d’entrepreneurs se saisisse de ce marché des nouvelles traditions estampillées Ramadan.

Permettre aux enfants de vivre le Ramadan

Parmi ces nouveautés, un objet emblématique. Au premier regard, on ne remarquerait presque pas la différence. Une boîte cartonnée aux couleurs chatoyantes, percée de cases numérotées contenant chacune un chocolat. Avec en façade un gros œuf rouge et blanc au visage bonhomme. Particularité : l’œuf porte un kufi (bonnet porté par certains hommes musulmans), et le décor évoque plus le Moyen Orient que le pôle Nord. On croirait un calendrier de l’Avent Kinder, mais il s’agit bien d’un calendrier de Ramadan.

Mis en vente principalement dans le Golfe, il reste rare en France. Mais depuis 2019, un entrepreneur normand s’est donné pour objectif d’offrir aux enfants de France la même expérience. L’adaptation de cette coutume à une clientèle musulmane, Julien Dufresne l’a conduite en s’inspirant de sa propre enfance baignée par la foi chrétienne, avant, comme il aime à dire, son retour à l’Islam. « J’ai été bercé par le Calendrier de l’Avent de Noël dans ma jeunesse, et je me suis dit qu’on n’avait jamais eu l’idée de créer ce calendrier du Ramadan » remarque-t-il.

L’objectif, c’est vraiment d’échanger en famille autour de valeurs

Il fonde alors sa marque Playkube avec pour moteur l’envie d’inculquer ses valeurs à ses enfants. Et de leur donner l’occasion de faire eux-même pleinement l’expérience de ce mois béni en famille. « Le point de départ, c’était de leur permettre de vivre le Ramadan. L’objectif, c’est vraiment d’échanger en famille autour de valeurs : aimer, apprendre, tolérer. Ce sont toutes ces valeurs-là qu’on essaie de transmettre via la marque Playkube » a-t-il appuyé au micro de Philippe Robichon, sur Beur FM.

Qu’elles soient banderoles, vaisselles, ramadan planner ou calendriers, ces innovations se cantonnent dans l’Hexagone à un usage en intérieur. Outre-atlantique en revanche, la démesure des décorations hivernales, qui donne chaque année lieu à toutes les extravagances, imprègne de plus en plus la communauté musulmane.

Une expression « occidentalisée » de l’Islam

« En grandissant au Canada, nous avons vu les fêtes de Noël célébrées avec beaucoup d’enthousiasme. À l’approche du Ramadan, on ne ressentait pas la même chose, il était pratiqué en toute discrétion, et l’expérience des enfants était un peu mise de côté », se rappelle Basharat. « Maintenant que nous sommes parents, nous voulons combler ce manque que nous avons ressenti enfants, afin que les nôtres ne vivent pas la même chose. » C’est de cette manière que cette mère de famille canadienne et son mari Usama, tous deux d’origine pakistanaise, motivent le lancement de New Traditions Store, leur entreprise de vente de décorations spécifiques aux fêtes islamiques.

Au menu, des sweaters inspiration « pulls de Noël », où les chameaux ont pris la place des rennes, mais aussi et surtout des « Ramadan inflatables », ou gonflables du Ramadan. Plusieurs modèles de ces imposantes décorations lumineuses sont disponibles : de la mini mosquée au Dôme du Rocher de Jérusalem, en passant par l’inévitable dromadaire. Un ensemble de produits destinés à égayer les pelouses des pavillons nord-américains des clients désireux de faire dans le visible. « C’est une manière pour nous de rassembler en partageant notre joie. On veut que les gens avec des parcours différents des nôtres prennent conscience de nos célébrations, comme nous des leurs », précise Basharat.

Chez New Traditions Store, le parallèle avec Noël est assumé. Si dans les pays musulmans, les décorations spécifiques au Ramadan peuvent être tout aussi ostentatoires – on pense aux fanous, ces lampes qui illuminent l’Égypte à cette période – c’est surtout parce qu’elles s’intègrent dans la culture locale. Au Canada, rien de tel. Les décorations de Basharat et Usama viennent combler un vide culturel : « On voit ça comme une nouvelle tradition. Nos décorations gonflables sont juste l’expression occidentalisée de cette joie qu’on retrouve dans les pays musulmans. »

Une « noëlisation » loin de faire l’unanimité

Malgré le succès de ces initiatives – Basharat parle d’une « réponse exceptionnelle de la communauté musulmane », des voix discordantes se font entendre, prônant un retour à une simplicité en adéquation avec l’essence du Ramadan. Rachid Sguini, illustrateur de la nostalgie des vacances au pays dans « Souvenirs du bled » (Éditions Lapin, 2022), en fait partie. « Les équipes marketing ont compris que les musulmans sont des gros consommateurs. Ils veulent nous vendre des objets qui ne font pas partie de nos traditions. Je veux bien qu’ils proposent les choses traditionnelles, mais le calendrier du Ramadan Kinder, ça me choque », avance-il.

Il s’agit là, selon lui, de conformisme plus que d’une initiative originale. « On veut faire comme les autres, mais on pourrait créer des rituels originaux. Certes, en tant qu’habitants de France, le calendrier de l’Avent fait partie de notre culture. Mais là, c’est juste de l’imitation. » Le choix d’un emprunt à la culture chrétienne n’est pourtant pas surprenant.

En effet, ces entrepreneurs et consommateurs font partie pour la plupart des descendants d’immigrés de deuxième génération. Nés en France, et libérés des influences du pays d’origine de leurs parents, ils esquissent librement les nouveaux motifs du folklore de leur religiosité. Quoi de plus naturel alors que de s’inspirer de leur contexte où, dans les rues, à l’école ou à la télévision, ils sont chaque année immergés plusieurs semaines durant dans l’imagerie de Noël.

Rachid Sguini se refuse toutefois à porter sur eux un jugement négatif : « Je sais que leurs intentions sont bonnes. Mais je crains qu’on ne s’éloigne d’une valeur principale du Ramadan, qui est pour moi la sobriété. » Ryad*, enseignant dans la métropole lilloise, partage cette volonté de retour à une forme de dépouillement. « Les chrétiens retournent vers plus de modération et nous on fait le contraire, on passe dans l’excès », estime-t-il. Une réserve qui devrait aussi influer selon lui sur les repas de rupture du jeun. « Ça fait plusieurs années qu’on voit une abondance de plats différents pour le ftour, ça devient trop », avant de conclure, catégorique, « moi, cette année, de toute façon, c’est Ramadan zéro gaspillage. »

Il y a une part d’affichage plus que d’affirmation de la foi. Il faut montrer qu’on consomme

Au delà de l’influence occidentale, la raison de cette consommation à outrance, selon les deux hommes, provient aussi des réseaux sociaux. « Il y a une part d’affichage plus que d’affirmation de la foi. Il faut montrer qu’on consomme », affirme Ryad. Rachid, lui aussi, regrette l’importance donnée aux apparences. « Je ne suis pas sûr que ma mère essayait d’embellir tout ce qu’on trouvait sur la table », se remémore-t-il. « Là, il y a une réelle volonté d’esthétisation. » Une recherche du beau au détriment du pieux, donc, qui risquerait à terme de déposséder le mois de Ramadan de sa symbolique pour mettre l’accent sur le décorum. Comme l’a vécu Noël avec son glissement dans la culture populaire.

Déplorant cette inexorable évolution, Rachid s’était fendu d’un tweet où il évoquait cette « noëlisation » du mois de Ramadan. « Je disais que d’ici deux ou trois ans, on allait trouver en vente des palmiers à décorer comme des sapins de Noël pour le Ramadan. C’était une demi-blague, ça ne m’étonnerait pas que quelqu’un ose vendre ça. » Il ne sait pas alors que la réalité a pris un peu d’avance : des arbres à décorer spécial Ramadan, en forme de croissant de lune, sont d’ores et déjà en vente sur Internet. Guirlandes et « boules de Noël » incluses.

Ramdan Bezine

*le prénom a été changé

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