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Cet article est publié en partenariat avec Reporterre, un média indépendant dédié à l’écologie sous toutes ses formes.

Un couscous sans viande ? Sur Instagram, la vidéo de la cheffe Cheynese Khachame fait exploser les compteurs : plus d’un demi-million de vues, 52 000 likes, et des commentaires à la pelle. « Elle est où la viande halal ? », « Pour un vrai couscous marocain, il faut de la viande » ou bien « Franchement, ça donne grave envie d’essayer ». Je clique. Une jeune femme au carré noir, débardeur sombre, prépare sa recette face caméra : carottes, oignons, navet, semoule… Pas la moindre trace de viande. En bio, deux drapeaux — marocain et portugais — suivis de deux mots : « vegan et tatouée ».

Être végane, c’est le refus de l’exploitation animale, et cela implique donc d’exclure de son alimentation lait, œufs, fromage, miel, etc. Ce mode de vie, longtemps associé à tort aux milieux urbains et diplômés — notamment à Paris — est aujourd’hui incarné par d’autres voix.

Pour Franck Adandé, Francilien d’origine béninoise qui tient le compte Vegan Tourist Paris, le cliché du végane « Parisien bobo blanc » reste ancré dans l’imaginaire collectif. «  Une personne m’a confié que voir mon contenu sur les réseaux sociaux l’avait aidée à s’identifier, à se dire que le véganisme était possible, même en étant noire. »

« Comme dans la plupart des mouvances écologistes, les personnes blanches sont mises sur le devant de la scène et les personnes racisées, invisibilisées », s’insurgeait sur Reporterre l’instagrameuse Charlotte Polifonte, il y a trois ans. « L’alimentation végétale n’est ni une mode, ni une invention de personnes blanches issues d’un milieu favorisé, soucieuses de l’environnement et de leur santé. Elle existe depuis des siècles dans de nombreuses cultures. »

Comme Franck Adandé, de nombreuses personnes racisées partagent du contenu végane sur les réseaux sociaux.

Déconstruire les idées reçues

C’est le cas d’Alie Suvélor, 36 ans, qui partage des recettes traditionnelles revisitées, comme le sorbet coco, le colombo ou encore des dombrés, avec près de 400 000 abonnés sur Instagram. Née en Guadeloupe, Alie, 36 ans, a grandi dans un environnement où le respect des animaux et de la nature est primordial. « Mon expérience à la ferme familiale où nous avions des vaches, des cochons, des cabris, etc. et mon éducation végétarienne m’ont sensibilisée très tôt aux questions liées à l’alimentation et à la cruauté animale », raconte-t-elle.

Ce choix de vie ne fait pas l’unanimité. Comme d’autres personnes racisées véganes, Alie a dû affronter son lot de préjugés. « Noir et végane, ça ne va pas ensemble », « la viande fait partie intégrante de notre culture », et encore « le véganisme, c’est un truc de Blancs »… Ces phrases, elle les entend et les lit régulièrement.

Pourtant, les premiers habitants des Caraïbes, comme les Kalinagos, les Arawaks et les Taïnos, avaient une alimentation principalement composée de manioc, d’igname et de goyave.

Alie précise : « La viande et le poisson n’étaient pas consommés comme une base quotidienne. » Le pain de cassave constituait l’ordinaire, complété par du poisson et, plus ponctuellement, par de la viande de petit gibier. Autrement dit, les protéines animales complétaient une base végétale, sans en constituer le centre.

La viande, un vestige de la colonisation

« La surconsommation de viande et les pratiques d’élevage intensif — souvent synonymes de cruauté envers les animaux — sont des conséquences directes de la colonisation et de l’esclavage », explique Alie. Autrement dit, la colonisation a bouleversé les manières de manger et de produire. Elle a introduit le bétail à grande échelle, transformé les terres en pâturages et organisé un commerce mondial de la viande. Le système esclavagiste, lui, distribuait des rations pour nourrir des milliers de personnes, qui contenaient beaucoup de produits carnés et salés, et a donc contribué à les installer sur le territoire.

Ces systèmes ont posé les bases de l’élevage intensif et de la consommation massive de viande d’aujourd’hui. « Adopter une alimentation végétale, c’est s’opposer à un système injuste », assure Alie.

Charlotte, d’origine antillaise, plus connue sous le nom de Mangeuse d’herbe, partage ce point de vue. Cette activiste a un compte Instagram de recettes véganes auquel sont abonnées plus de 48 000 personnes. Elle relie son engagement afroféministe à ses choix alimentaires. « Quand on s’intéresse à l’exploitation animale, il n’y a aucun intérêt à manger du fromage. Les femelles sont surexploitées, inséminées de force… C’est une catastrophe. »

J’ai choisi de m’éloigner de la nourriture du colon

Au-delà de la souffrance animale, Charlotte interroge aussi les symboles alimentaires hérités de l’histoire coloniale. « Le boudin, c’est la tradition française du saigneur [celui qui tuait l’animal et récupérait le sang]. Le jambon de Noël ? Ce sont les Américains qui écoulaient chez nous leurs cochons avariés en les salant. Les pieds, les queues de cochon… C’étaient les restes laissés aux esclaves. »

Pour elle, ces recettes, encore préparées lors des fêtes, rappellent surtout la manière dont les colons imposaient leur nourriture.

Sous le Code noir — une ordonnance qui définissait les règles de vie des esclaves et de leurs maîtres dans les colonies françaises — la morue salée, les morceaux de porc les moins nobles faisaient partie des rations données aux esclaves, pendant que les maîtres gardaient les meilleures pièces. Ces pratiques ont marqué les cuisines créoles, auxquelles Charlotte ne s’y retrouve pas aujourd’hui : « Moi, j’ai choisi de m’éloigner de la nourriture du colon. »

Des sous-produits de la viande envoyés en Afrique

Néanmoins, avant la colonisation, certaines sociétés africaines et amérindiennes avaient déjà leurs propres plats de viande, préparés localement. La cuisine créole, telle qu’on la connaît aujourd’hui, est donc un mélange : des recettes héritées de ces traditions ancestrales, croisées avec des ingrédients et des pratiques imposées par les colons.

Refuser la viande, c’est donc, pour certaines personnes, renouer avec un autre héritage. Cette reconnexion passe par la valorisation de savoir-faire longtemps invisibilisés. Une manière de rendre hommage aux populations réduites en esclavage. « Accras, gombo, pois d’angole… Ce sont ce que les déportés faisaient cuire à l’étouffée. L’héritage végétal, c’est notre véritable culture », assure fièrement Charlotte, le sourire aux lèvres, derrière son écran de téléphone.

L’héritage végétal, c’est notre véritable culture

Elle inscrit son choix dans une réflexion plus large, nourrie par son histoire personnelle. Après le décès de sa mère, une rencontre l’amène à explorer le véganisme. Très vite, elle y voit une manière de s’opposer à un système global. « J’ai compris le lien avec l’impérialisme alimentaire : comment on refourgue nos déchets, les aliments carnés, nos restes congelés vers les pays du Sud. Et donc comment, en tant qu’immigrés ou déportés, on empoisonne les nôtres en participant à cette industrie mortifère. »

Des morceaux de viande invendus ou de moindre qualité — comme les abats, la viande salée ou congelée — sont effectivement exportés massivement par l’Europe vers les pays du Sud.

Ces produits, souvent appelés « déchets alimentaires », perturbent les filières locales, modifient les habitudes alimentaires, et posent de réels enjeux de santé publique. Pour Charlotte, être végane, c’est aussi refuser cette logique de domination. Et proposer d’autres récits pour une vision plurielle des recettes dites traditionnelles.

Coralie Chovino

Illustration : Titwane

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