13 m2 pour elle et ses quatre enfants âgés de 2 à 18 ans, voici quel était le quotidien de Seloua, 37 ans, depuis mai 2018. Date à laquelle, enceinte de son dernier, elle fuit le domicile familial et les violences conjugales.

Le drame des marchands de sommeil

Lorsque dans l’urgence, elle signe le bail pour ce minuscule studio à Choisy-le-Roi, elle ne voit pas lors de sa visite les vices cachés de l’appartement. « Le propriétaire a l’habitude de mettre un coup de peinture juste avant l’entrée des locataires, des cache-misères… Mais au bout d’un mois, je me suis aperçue des problèmes d’humidité. L’eau coulait sur les murs, les moisissures apparaissaient, l’électricité était non-conforme et les fuites se multipliaient… Il y avait même des punaises de lit… », raconte la mère de famille, tout en exposant des photos sur lesquelles on aperçoit d’énormes champignons dignes d’une balade en forêt.

J’ai demandé à plusieurs reprises au propriétaire de réaliser les travaux, mais il a toujours refusé. 

Les moisissures font partie du quotidien de la famille depuis 2018.

Ces photos, prises avant l’incendie du 16 septembre 2021 qui a détruit son logement, sont accablantes. On a du mal à croire qu’on ait pu laisser cette famille vivre dans de telles conditions pendant trois ans. Pour vivre ici, la jeune femme s’acquitte de 670 euros de loyer par mois. « J’ai demandé à plusieurs reprises au propriétaire de réaliser les travaux, mais il a toujours refusé et n’était là que pour encaisser les loyers », accuse Seloua.

2019, le conflit s’envenime

Dans ce grand pavillon en meulière sur le bord de l’avenue Victor Hugo, la jeune femme confie que ce sont six logements qui sont ainsi loués. « Je n’ai ni radiateur, ni porte de douche, je suis obligée de mettre un rideau », déplore la jeune femme. Face au refus de son propriétaire de réaliser les travaux demandés, elle décide, avec une voisine qui subit elle aussi l’insalubrité de son logement, de solliciter le service d’hygiène et santé de la ville de Choisy-le-Roi. « Un agent de la ville est venu constater les dégâts, il a pris des photos et mis en demeure le propriétaire de réaliser les travaux. Ce dernier a très mal vécu cette dénonciation et a cherché depuis cette date à me faire sortir du logement par tous les moyens »,  affirme Seloua.

Les champignons pris en photo par Seloua Lesbir.

Une procédure Dalo engagée

Souhaitant quitter son logement au plus vite, Seloua (qui avait déjà déposé une demande de logement social en 2017), engage une procédure Dalo (droit au logement opposable). Son dossier semble béton, car, outre les photos, Seloua a réalisé toutes les démarches administratives pour elle et ses enfants en bonne et due forme. En septembre de la même année, elle est donc reconnue comme prioritaire pour l’obtention d’un T4-T5 dans le Val-de-Marne… Mais les mois passent et toujours rien. Face à l’absence de proposition de relogement, la mère de famille tente un recours auprès du tribunal administratif de Melun qui enjoint le préfet à reloger d’urgence la famille avant le 1er septembre 2020.

Un propriétaire qui voit rouge

En novembre 2020, Seloua reçoit un préavis de fin de bail avec mise en demeure de quitter le bien au plus tard le 11 mai 2021. « Le propriétaire souhaitait vendre. Mais n’ayant toujours pas de solution de relogement et sur les conseils de l’Adil (Agence départementale pour l’information sur le logement), je refuse alors de quitter les lieux en mai, de peur de me retrouver dehors », explique la jeune femme, tout en nous montrant le courrier de demande de congé.

J’ai dû payer les deux mois en double car je n’avais aucune preuve et la CAF me menaçait de me couper mes droits.

Dès lors, les intimidations et agressions se multiplient d’après le témoignage de la jeune mère de famille. « Le propriétaire et son gérant avaient le double des clefs, je craignais pour ma sécurité et celle de mes enfants », avoue Seloua qui en juin dernier, dépose une main courante à l’encontre de son propriétaire au commissariat de Choisy. « Mais cela ne l’a pas dissuadé car courant août, il a tenté de nous faire sortir de force avec mes enfants. C’est avec l’intervention de la police que j’ai pu rentrer chez moi », se souvient la jeune femme. Malgré nos tentatives, nous n’avons pas réussi à joindre le propriétaire. 

Avant l’incendie, la mère de famille n’a cessé de prendre des photos pour prouver aux autorités compétentes son besoin de quitter les lieux.

Menaces, intimidations, surfacturations

Outre les menaces, Seloua indique, amère, avoir été flouée par son propriétaire : « En mars et avril 2020, il m’a demandé de payer les loyers en liquide, prétextant un problème avec ses impôts. J’ai fait confiance… Je lui ai donné l’argent et il devait me donner les quittances plus tard. Puis, comme je perçois les APL, il m’a ensuite dénoncée à la CAF pour non-paiement desdits loyers. J’ai dû payer les deux mois en double car je n’avais aucune preuve et la CAF me menaçait de me couper mes droits. »

Par ailleurs, la mère de famille paie des factures d’électricité exorbitantes. 153 euros pour le mois de mars 2021, comme en atteste la facture au nom de la jeune femme à laquelle nous avons eu accès. « Pour 13m2 sans chauffage, je me suis dit que ce n’était pas normal. Finalement, je me suis rendu compte qu’il n’y avait qu’un seul compteur électrique pour tout le bâtiment et que je payais la facture pour tout le monde », peste la jeune femme.

4 enfants dont une avec un handicap

Seloua est arrivée d’Algérie en 2015 avec ses deux garçons issus d’un premier mariage. Elle rencontre celui qui deviendra le père de Léa et avec lequel elle vivra quelques mois dans un hôtel en banlieue parisienne. Enceinte de son dernier bébé, elle trouve le courage de fuir son conjoint violent et de partir avec ses trois enfants. Dès son arrivée à Choisy, elle entame toutes les démarches nécessaires.

« Ma fille Léa 5 ans souffre d’un handicap. Elle est suivie auprès du CMP (Centre médico-psychologique), de l’orthophoniste et de la psychomotricienne. Gabriel (2 ans et demi) est en garderie, ce qui me permet d’emmener Léa les après-midi à ses rendez-vous médicaux. Mes deux grands sont scolarisés et Mahdi, 13 ans, est délégué de classe. Malgré la fatigue et la promiscuité, je ne les lâche pas », affirme cette maman courage.

Le coin cuisine de l’appartement ou vivait Seloua.

Des habitants solidaires

Un courage qui force l’admiration des riverains. Comme Stéphanie qui s’est mobilisée avec d’autres habitants pour apporter son aide à la famille Lebsir. « Sur les réseaux sociaux de la ville, on a organisé une collecte de vêtements, car ils n’avaient plus rien. De l’extérieur, on ne peut pas deviner que derrière les murs, des taudis sont loués à prix d’or. On ne peut pas rester indifférents. On la voit se démener au quotidien mais tout le monde se renvoie la balle. On ne peut pas laisser une famille comme ça ! », tempête la Choisyenne

Les institutions se renvoient la balle

“Dans le cadre de la procédure Dalo, c’est la préfecture qui aurait dû trouver une solution pour cette famille. Il ne s’agit pas du ressort de la municipalité, même dans le cas d’un relogement d’urgence. La mairie ne possède pas de logement disponible », explique Tonino Panetta, maire Les Républicains de Choisy-le-Roi, en poste depuis 2020. Contactée par le Bondy Blog, la préfecture n’a pas donné suite à nos sollicitations. Alors que Seloua Lesbir a suivi toutes les procédures, les institutions se rejettent la responsabilité. « Suite à l’incendie, la préfecture renvoie vers la mairie pour les logements d’urgence. La mairie renvoie vers la préfecture qui a ordre de reloger la famille désignée prioritaire dans le cadre du DALO. La police prend difficilement les mains courantes et les procédures à l’égard du marchand de sommeil sont très lentes », peste Zahia Yousfi, citoyenne qui tente elle aussi de faire bouger les choses pour la famille.

Je veux que mes enfants puissent grandir dans des conditions décentes. 

Avec Stéphanie, elles ont organisé une manifestation samedi 2 octobre devant la mairie de Choisy-le-Roi, demandant une solution pour un relogement. Le maire de la ville est brièvement descendu, affirmant qu’il connaissait bien le dossier de Mme Lebsir et l’urgence de la situation. Contacté par téléphone, il ajoute : « Des cas comme celui de cette famille, il y en a des centaines. Des gens sont même déjà à la porte, vous savez ?» Toutefois, il assure que la mairie paiera les nuits d’hôtel au-delà du 17 octobre, date actuellement arrêtée pour la prise en charge des frais par l’assurance. «Humainement, on ne peut pas rester insensibles mais on ne pourra pas payer indéfiniment», prévient l’élu qui précise que cela incombe normalement à l’assurance.

«Mme Lesbir a manifestement été victime d’un marchand de sommeil. J’attends des informations là-dessus car a priori, cette personne possède d’autres appartements sur la commune». Interpellé sur ce problème, il précise par ailleurs que ce sera une des missions attribuées à la nouvelle police municipale qui arrive très prochainement sur la ville.

En attendant la famille reste à l’hôtel

L’édile de Choisy se défend de rester les bras croisés : «Elle frappe à toutes les portes et elle a bien raison. De mon côté, j’essaye de jouer de mon influence. J’ai discuté de ce dossier avec le directeur général de Valophis [le principal bailleur social de la ville, ndlr] à qui j’ai parlé de cette famille. Malheureusement, tous les logements sont attribués actuellement, y compris les logements de réserve. Mais je peux vous l’assurer, on ne se désintéresse pas de son sort. On continuera à chercher des solutions. Ce que je lui ai dit c’est que je ne laisserai pas cette famille à la rue». 

Seloua, avec sa longue chevelure blonde et bouclée, continue à se démener. « Je veux que mes enfants puissent grandir dans des conditions décentes. J’espère vraiment que la situation va se débloquer et qu’on va enfin me proposer un logement à Choisy car tout le parcours médical de Léa est ici. Et je sais à quel point c’est compliqué pour rentrer dans le circuit et obtenir un suivi adapté quand on a un enfant handicapé.  Je veux juste faire valoir mes droits et que la loi soit appliquée », soupire-t-elle.

Sabrina B. et Margaux Dzuilka 

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