Une atmosphère inquiète traverse la place de la République, ce samedi 3 septembre. Quelques centaines de personnes se sont réunies en soutien à l’imam et prédicateur Hassan Iquioussen, répondant à l’appel du groupe militant Perspectives Musulmanes. Des personnes musulmanes et d’autres solidaires contre le racisme, jeunes et plus âgées, ont protesté en choeur : « Halte, halte, à l’islamophobie ! »

L’arrêté ministériel de Gérald Darmanin prononçant l’expulsion de cet imam a d’abord été suspendu par le tribunal administratif en raison de l’atteinte disproportionnée qu’elle porterait à sa vie privée et familiale. Mais le Conseil d’État a finalement validé l’expulsion. La juridiction a ainsi jugé, le 30 août dernier, « que ses propos antisémites ainsi que son discours sur l’infériorité de la femme et sa soumission à l’homme constituent des actes de provocation explicite et délibérée à la discrimination ou à la haine justifiant la décision d’expulsion ».

La grotesque traque de l’imam Iquioussen

Mais un nouveau rebondissement est intervenu depuis : Hassan Iquioussen reste introuvable depuis la décision du Conseil d’Etat. D’après le préfet des Hauts-de-France, il se serait enfui en Belgique. L’imam est maintenant visé par un mandat d’arrêt européen pour s’être « soustrait à un arrêt d’expulsion » alors que son départ réalise, de fait, l’arrêt d’expulsion.

L’imam est accusé par le ministère de l’Intérieur d’avoir tenu des propos sexistes et antisémites, certains datant de plusieurs années, d’autres de décennies, et de porter une vision de l’islam  « contraire aux valeurs de la République ». Hassan Iquioussen n’a jamais été condamné pour ses propos.

J’ai l’impression que c’est une chasse aux sorcières. Si on commence par l’imam Iquioussen, demain, il n’y aura plus aucune limite. 

Pour Maria, juriste, membre du groupe Perspectives Musulmanes, montée spécialement sur Paris de la région Rhône-Alpes pour ce rassemblement, la traque d’Hassan Iquioussen est incompréhensible et de mauvaise augure en termes de jurisprudence.

« De ce que je connais d’Hassan Iquioussen, c’est un des imams les plus républicains, même proche de la classe politique. Certains musulmans s’éloignaient même de lui par rapport à ça », commente-t-elle. « C’est pour ça que je ne comprends pas trop, j’ai l’impression que c’est une chasse aux sorcières. Si on commence par l’imam Iquioussen, demain, il n’y aura plus aucune limite. »

Le ministre de l’Intérieur entend multiplier ce type d’expulsion

Gérald Darmanin ne cache d’ailleurs pas sa volonté d’aller plus loin, « l’arrêt du Conseil d’État qui permet de dire que quelqu’un qui a des enfants, qui est marié en France, qui est né en France, peut quand même – 58 ans après – être expulsé… Ça permettra d’évoquer d’autres cas », disait-il sur BFMTV

« Un nouveau cap a été franchi dans la lutte contre les musulmans en France », tonne Reem, représentante du Collectif des Étudiants musulmans, au micro. D’après Médiapart, Gérald Darmanin serait même prêt à dégainer une longue « liste » d’imams à expulser.

L’expulsion d’Hassan Iquioussen intervient après une série de lois et mesures récentes visant les musulmans : les abus de l’état d’urgence, la loi séparatisme ou encore la dissolution de diverses associations dont le groupe d’avocats du Collectif contre l’islamophobie en France. Une dissolution qui crée un précédent inquiétant en termes de libertés fondamentales et qui, cette fois aussi, n’a pas soulevé d’émoi conséquent.

La récente campagne présidentielle s’est aussi démarquée par la candidature d’Éric Zemmour, polémiste multi-condamné pour incitation à la haine et promoteur de la théorie conspirationniste et raciste du « grand remplacement ».

L’absence très visible des élus de gauche

Sur la place de la République, c’est donc un sentiment d’acharnement qui est exprimé. Les manifestants regrettent un manque de solidarité vis-à-vis des répercussions discriminatoires de ces mesures. Aucun élu de parti n’est présent pour arborer son écharpe tricolore sur la place ce samedi.

« On continue de considérer le combat contre l’islamophobie comme une volonté de détourner le regard des vrais problèmes comme l’économie, ou l’écologie », avance Mehdi Meftah, membre de Perspectives Musulmanes et cofondateur du Parti des Indigènes de la République.

Les personnes présentes sont aussi invitées par les organisateurs à se méfier des médias présents. Une réaction à la médiatisation haletante de la traque de l’imam, transformé en symbole d’un supposé « islamisme radical » par Gérald Darmanin. Le ministre est présent régulièrement sur les plateaux de BFM et CNEWS pour commenter la traque à coup de formules incendiaires.

Les convictions en carton du ministère de l’Intérieur

Et pourtant, pour les personnes interrogées, l’imam est considéré comme un des plus « républicains ». Suffisamment en tout cas pour que, d’après Mediapart, Gérald Darmanin lui-même dîne avec lui pendant les municipales de 2014. Et ce, après la majorité des propos maintenant reprochés par Iquioussen.

Le ministre de l’Intérieur, alors candidat à la mairie de Tourcoing, espère courtiser les électeurs musulmans avec le concours du prédicateur. À l’époque, Gérald Darmanin et l’Union des organisations islamiques de France (UIOF), dont Iquioussen fait partie, ont déjà défilé contre l’ouverture du mariage aux personnes de même sexe.

Si les participants au rassemblement s’opposent à l’expulsion d’Hassan Iquioussen, ce n’est pas pour autant que tous partagent ses idées. Comme l’avocate de l’imam qui qualifiait son client de « conservateur » et « tenant des propos rétrogrades », des personnes interrogées pendant la manifestation ne cachent pas leurs désaccords avec certaines de ses idées, mais s’opposent à des solutions telles que l’expulsion ou l’incarcération.

« Notre horizon, y compris pour nos adversaires, ce n’est pas la prison, défend Mehdi Meftah. On œuvre pour la dignité et la justice. Tous les autres combats se placent dans le cadre d’un débat politique et idéologique. » 

Arno Pedram

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