Chronique d'une justice presque ordinaire

AMBIANCE, C'EST CHAUD mercredi 20 février 2013

Par Mimissa Barberis

Tribunal de Bobigny. Comparutions immédiates à la 17 ème chambre correctionnelle. Monsieur X, multirécidiviste, comparaît pour avoir volé dans un véhicule une paire de lunettes et 7,20 euros.

Il est escorté au box par trois policiers. On lui retire les menottes. Quand la présidente l’appelle, il se lève. Il y a chez lui quelque chose de pas commun aux autres prévenus. C’est peut être sa folie qui le rend différent…je ne sais pas. Quoi qu’il en soit, de tous les mecs que je vois défiler en comparutions immédiates, et j’en ai vus à la pelle, lui est dégoûté d’être là. Il n’a pas besoin de parler, ça se voit. En lui, il doit se dire « putain, qu’est-ce qui m’arrive? ». Et moi, quand je le regarde, j’me dis «putain, qu’est ce qu’il fout là?!».

Pour ne pas perdre de temps, il dit à la présidente qu’il préfère être jugé maintenant. Après tout, pour une paire de lunettes et 7,20 euros, y’a pas besoin d’une défense en béton. En plus, il n’a pas d’avocat. C’est dire que cette affaire n’est pas sérieuse. Quoique…

Durant tout son procès, il n’a pas arrêté pas de dire que tout était de la faute à son frère. Il a presque réussi à faire disjoncter le Tribunal. « Vous dites que vous vous rappelez de rien ? », l’interroge la présidente. « L’autre jour madame, j’parlais avec mon frère au téléphone, il m’a insulté. Suis rentré dans un supermarché, j’ai pris un pack de bière ». « Mais que s’est-il passé entre-temps ? », poursuit la présidente.

« J’me rappelle de rien… j’crois j’ai pris des médicaments. Les médicaments en plus, il m’a dit de pas mélanger les médicaments et l’alcool. « Mais monsieur pourquoi vous avez fait ça ?” M’dame, j’tais angoissé. Mon frère y m’a mal parlé. J’ai un seul frère, y m’a rajouté des problèmes. Suis allé acheter un paquet de bière et après sais pas c’qui s’est passé ». « C’est dommage que vous vous souvenez pas, l’alcool ne rend pas voleur », assène la magistrate.

Oui ! on peut dire que monsieur X est fou, schyzo. Il a un problème de mémoire. Il ne se souvient de rien. Les faux fous, eux, se souviennent que de ce qui les arrange. Lui, il va voir l’assistante sociale, « elle me donne des conseils ». Surtout il perd encore plus la boule quand il n’a pas ses médicaments jusqu’à insulter les flics de « sales français ». Encore une fois, il dit que tout cela, c’est à cause de son frère.

Jusqu’à cet instant, on s’est bien fendu la poire avec les policiers qui l’escortaient. C’est dur de dire ça mais c’est un sketch à lui tout seul monsieur X. Mais l’histoire avec son frère c’est du sérieux. Maintenant, c’est plus drôle du tout. La présidente lui demande alors « de quel frère vous parlez ? ». « J’ parle de celui qu’est mort en 93 ». « Je ne comprends pas monsieur, il vous énerve alors qu’il est mort ».

Un juge explique à voix basse à la présidente qu’il a trois frères. Deux sont décédés, l’un en 1989 et l’autre en 1993. C’est celui-là qui l’énerve. Il a besoin d’un psychiatre, dit la présidente. Mais le ton maintenant se veut plus affectueux. Elle dit à monsieur X : « Monsieur, il faut arrêter d’être impressionné par votre frère. Si votre frère vous parle, dites-lui de vous laisser tranquille ».

Le tribunal prend alors la décision de le placer en mandat de dépôt, c’est-à-dire que monsieur X est placé immédiatement en détention. La prison, affirme la présidente, « c’est pour vous protéger ». Mais le protéger de quoi. De la société ? De son frère ? De lui-même ? Il y a parfois des décisions que l’on ne comprend pas. C’est comme ça.

Quoi qu’il en soit, j’espère, monsieur X, que vous trouverez la force pour dire à votre frère de ne plus vous emmerder.

Mimissa Barberis.