Roubaix : Mac Glen, saignée chic au cœur des HLM

AMBIANCE, ELECTIONS 2014 mardi 4 mars 2014

Par Balla Fofana @balla_mf ET Tom Lanneau @TomLanneau93

La zone commerciale Mac Glen forme une enclave à part dans la commune la plus pauvre de France. Dégriffes et démarques attirent des serial shoppeurs venus de Lille, de Paris ou de Londres, alors que les Roubaisiens vont plutôt dans les magasins à bas prix, qui pullulent tout autour.

Les familles font le plein dans les enseignes de hard discount, où le made in China est devenu un argument massue en terme de pouvoir d’achat. Cette tendance à acheter bon marché en étant moins regardant sur la qualité du produit est le triste reflet d’une réalité brutale : Roubaix est la commune la plus pauvre de France. En ce samedi après-midi, les rideaux de fers de la moitié des commerces roubaisiens sont baissés. Dans le quartier de l’Hommelet, quatre bars se disputent une clientèle rare. Kiki 30 ans, barman au Strasbourgeois, regarde la télé et avale un énième café tranquillement pendant ses heures de travail. Et pour cause, le bar sonne creux. Il est seul dans l’établissement aux alentours de 13h. « De toute façon ici c’est toujours calme. Ça bouge plus du coté de Mac Glen ».

DSC_0272Même selon l’office du tourisme, une « journée idéale » à Roubaix, consiste à visiter les deux musées : la Piscine et la Manufacture des Flandres. Puis les touristes se laisseront ensuite tenter par les nouvelles boutiques design de créateurs de la région avant de rejoindre l’allée marchande du géant américain MacArthur Glen, créée en 1997.

Le métro, le tramway, une dizaine de ligne de bus desservent la station Eurotéléport à Roubaix, à quelque pas des enseignes prestigieuses de la zone commerciale du mail de Lannoy, aussi appelé MacArthur Glen. « Tous les chemins mènent à Mac Glen » ironisent certains. Entourées de grandes barres HLM, deux rangées de boutiques chics se font face, séparées du reste du territoire par d’imposantes grilles noires. Ici, l’argument sécuritaire est mis en avant comme un atout commercial. Sur les grilles de l’entrée, une plaque notifie la présence de caméras et à deux pas de cette enclave dorée se situent les locaux de la police municipale.

« Ils ne font appel à moi que quand un employé est malade » 

Look branché, la clientèle du mail de Lannoy arbore de manière ostentatoire de luxueuses doudounes. Certains acheteurs vont même jusqu’à porter des lunettes de soleil de grands créateurs alors qu’il pleut sur Roubaix. Contraste saisissant : en 2011, 45% des habitants vivaient sous le seuil de pauvreté. Mais ici, la grande majorité des clients de la zone viennent de Belgique, d’Angleterre et de Paris. A la sortie d’une boutique, lunettes vissées sur le nez, Gilles, la cinquantaine, attend sa femme prise par la fièvre acheteuse. Ce dernier explique : « Ici les prix sont plus abordables qu’à Paris. Mais je ne vais pas m’éterniser pour autant à Roubaix. Je ne suis pas persuadé qu’il y ait grand-chose d’intéressant ». La clientèle venue flâner dans l’allée commerçante affiche une certaine forme de dédain au moment d’évoquer la commune. « Je suis venu chercher des Nike. Je connais Roubaix pour y avoir étudié mais quand j’y reviens c’est pour faire du shopping. Pas pour me balader » lâche Quentin 22 ans, résidant à Villeneuve d’Ascq.

Le MacArthur Glen ne contribue pas à enrayer la sinistrose ambiante en matière de chômage, fléau  qui frappe un tiers de la population active. C’est ce que nous confirme Laurent* la vingtaine, responsable magasin en CDI. « Dans ma boutique je suis le seul roubaisien. Les employeurs nous font difficilement confiance ». Il concède néanmoins ne résider à Roubaix que depuis 3 mois. Contrairement à Laurent, Sofiane* est né et a grandi dans les grands ensembles des Trois Ponts. Ce vendeur intérimaire de 34 ans à l’allure soignée en a gros sur le cœur au moment d’évoquer la politique de recrutement des entreprises qui s’installent à Roubaix. « Quasiment aucun Roubaisien n’a d’emploi fixe dans la zone Mac Glen ». Sofiane pointe du doigt ce qu’il vit comme une injustice : « Ils ne font appel à moi que quand un employé est malade ». Désespéré, Sofiane pense qu’il lui faudra quitter la région pour trouver un emploi.

DSC_0284Hypocrisie d’une zone franche

Dans le contexte des municipales, il estime que les torts sont partagés entre ces entreprises installées en zone franche qui discriminent la population locale, et la mairie qui devrait « instaurer des quotas en faveur des Roubaisiens ». Ce cruel constat augmente sa défiance envers l’action du maire socialiste Pierre Dubois, en poste depuis 2012 et des politiques en général. Il ignore d’ailleurs la date des prochaines échéances municipales. « En période d’élection, les politiques me font bien rire quand ils viennent toquer à ma porte pour me demander de me rendre aux urnes. J’irai voter pour le moins pire ». Au moment de glisser son bulletin dans l’urne, Sofiane aura l’embarras du choix. En plus du maire sortant, le mois dernier, neuf autres personnalités annonçaient leur candidature à la mairie de Roubaix. Le risque d’embouteillage et de morcellement des voix sont à craindre. En effet, sur les dix concurrents potentiels, cinq ne sont pas investis par un parti politique et proposent une liste dite « citoyenne ». Le défi pour ces « petits candidats » sera de présenter, avant le 6 mars à 18h, une liste paritaire qui tienne la route.

Loin de ces considérations politico-politiciennes et plus terre-à-terre, Myriam et Sarah, deux roubaisiennes de 22 ans sont sidérées par les prix exorbitants affichés en vitrine. Un brin fataliste, Myriam lance « On vient ici pour se faire mal au cœur et mater des trucs qu’on pourra p’tet’ jamais s’offrir ».  Sonia ajoute : « On vient ici pour rêver un peu… »

A l’occasion des dernières élections municipales, en 2008, Roubaix avait reçu un prix dont la ville aurait aimé se passer : celui de la commune la plus abstentionniste de France, avec un taux record de 61%. Accablé par la précarité et le désespoir, comme une grande majorité des roubaisiens, Sofiane estime que les boutiques du Mail de Lannoy mettent en exergue le drame des inégalités qui se perpétue à Roubaix. « MacArthur Glen représente l’hypocrisie de la ville envers sa population défavorisée ». En fin de compte selon lui Mac Glen c’est « un centre inaccessible où le roubaisien ne peut rien acheter et où il ne fait que passer sans s’arrêter ».

*Prénoms modifiés

Balla Fofana et Tom Lanneau