L'esprit de l'université de Vincennes à Paris 8

AMBIANCE mercredi 22 avril 2015

Par Tom Lanneau @TomLanneau93

Comme Kahina, Tom est tombé sous le charme de l’université dans laquelle il étudie depuis trois ans. Au-delà des clichés et de sa réputation, il nous livre avec recul, ses bons et ses mauvais côtés. 

Je n’ai pas l’habitude de déclarer ma flamme à n’importe qui ou à n’importe quoi. Mon côté romantique et amoureux n’est consacré qu’à la pizzeria de ma rue qui entretient mon addiction à la malbouffe et au soda à prix raisonnable. Mais aujourd’hui, je prends le clavier pour faire l’apologie d’une fac dont on parle généralement en des termes péjoratifs : l’université Paris 8 (Vincennes à Saint-Denis).

Il ne s’agit pas de tomber dans l’angélisme : Range ton portable entre la bouche de métro et l’entrée de la faculté, les voleurs y trainent parfois et y sont rapides. De même, vandalisme et manque de moyens sont des séquelles que l’on constate quotidiennement à « P8 », et plus particulièrement dans les toilettes. Mais pourquoi se borner à ne voir que le côté pourri de la pomme ? Pourquoi, à force qu’on le leur répète, les étudiants de cette fac, dont je fais partie, ont intériorisé le dénigrement de leur propre diplôme et de l’ambiance à l’université ? Comment cette fac, héritière du Centre universitaire expérimental de Vincennes créé par Foucault, Deleuze ou encore Popper suite à mai 68, a-t-elle pu passer de l’image d’un établissement aux méthodes révolutionnaires, à celle d’une université « au rabais » ? Toi qui lis cet article et qui n’as entendu parler de cette fac qu’en mal, suis-moi et faisons-en le tour.

Devant le bâtiment principal, l’art de l’esquive est bien souvent de mise : les distributeurs de tracts sont de sortie. À l’entrée, depuis les attentats à Charlie Hebdo, quatre vigiles « check » ta carte étudiante (même si en réalité, tu peux leur montrer n’importe quel bout de plastique, ils te laisseront entrer). Tournons à gauche et prenons les escalators. On tombe dans un grand hall où la musique résonne souvent à plein ampli, où certaines personnes dansent et chantent tandis que d’autres t’abordent avec des discours militants (que ce soit pour la libération d’un étudiant en prison, pour le boycott des produits venant d’Israël ou pour la protection des abeilles en Ile-de-France). Cette bouffée de vie et d’animation, n’est-elle pas revigorante après avoir affronté les miasmes et la chaleur humaine suffocante de la ligne 13 ?

150 nationalités différentes

Paris 8, c’est également 150 nationalités différentes, représentées par les étudiants. C’est d’ailleurs cette diversité qui m’a personnellement le plus marqué lors de mes premiers pas dans l’établissement. En marchant dans les couloirs, la langue française côtoie l’anglais, l’espagnol, le tamoul, l’arabe et de nombreuses autres langues dont je ne saurais dire avec exactitudes d’où elles proviennent. En plus de la diversité des nationalités, Paris 8 n’a pas un seul visage, mais plus de 23 000 (enseignants, étudiants et personnel d’entretien compris), allant du costume cravate au look « destroy », du baba cool à la jeune étudiante voilée, du rasta au punk à chien (et à crête colorée).

Assez parlé, continuons à marcher. On rencontre de nouveaux escalators. Les AG (assemblées générales), qu’elles soient étudiantes ou enseignantes, en ont fait leur lieu de prédilection. Un micro, plusieurs dizaines d’étudiants et le tour est joué : dénonciation des conditions de travail, revendications politiques, demande de revalorisation des salaires… Chaque semaine, une nouvelle grève est lancée, et quasi mensuellement, un intervenant ou deux appellent à la révolution, avec éloquence et conviction.

Poursuivons. Nous arrivons dans le grand hall du bâtiment A. Certes, il semble avoir perdu sa jeunesse. Mais les personnes qui le fréquentent lui donnent un nouveau souffle ! Les étudiants des licences d’arts plastiques, de théâtre ou de musique y viennent parfois exercer leur créativité. Si leur « âme d’artiste » peut parfois nous laisser pantois, nous sommes nombreux à prendre du plaisir à les regarder jouer la comédie, à jeter des cerceaux ou encore à souffler dans des légumes.

« Ruse et Débrouille »

Montons dans les étages du bâtiment A, mais faisons attention : comme à Poudlard, il m’est arrivé de prendre des escaliers dont je pensais connaitre les débouchés, finir dans des couloirs inconnus, et prendre finalement une bonne vingtaine de minutes pour trouver ma salle de cours. Ce bâtiment est le plus ancien, mais aussi le plus vétuste : les stores ne fonctionnent plus, il n’est pas rare que les étudiants doivent aller chercher des chaises à l’étage inférieur puisque la moitié de celles qui sont présentes sont cassées, le chauffage ne marche pas en hiver, mais brule en été… Il existe même une porte qui mène sur un placard où sont rangées des notes et des dossiers d’étudiants des années 1980 ! Mais voyons le bon côté des choses : tout étudiant de Paris 8 reçoit implicitement un doctorat en « Ruse et Débrouille », mention Mac Gyver.

Revenons sur nos pas et dirigeons-nous vers le bâtiment B. À gauche, il y a la bibliothèque universitaire (ou BU pour les intimes). Bon sang qu’elle est belle, grande, calme et lumineuse ! Quand on sort de la station « Saint-Denis Université », elle nous fait face, et enjambe l’avenue Stalingrad. Sur deux étages, ce lieu compte près de 1 500 places et 250 000 ouvrages en accès libre. Trop conformiste pour Paris 8 ? Encore une fois, cette fac se démarque des autres. Bien que les toilettes soient taguées, elles font partie des plus propres de Paris 8 (je tenais à relater une inscription murale qui m’a particulièrement marqué, écrite à l’aide d’une bombe à peinture noire : Arrêtez de taguer). Baladez-vous dans les étalages de livres, et vous rencontrerez sûrement l’emblème de Paris 8 : « Gégé », homme d’une soixantaine d’années, arborant un slip sur le crâne et portant sous son bras des bouquins ou un tas de feuilles. Les étudiants de première année se retournent sur son passage et certains avouent leur malaise face à lui, tandis que leurs aînés n’y font même plus attention ou bien le saluent.

Un brin de verdure

Entre les deux parties du bâtiment B, les passerelles empestent bien souvent le « oinj », et les étudiants font une queue improbable devant une petite buvette, pour engloutir un panini fromage à 2,70 euros ou un café serré avant leur cours de 3 heures.

Entre tous ces bâtiments et le bitume, en plein milieu de la fac, un grand carré d’herbe accueille les étudiants qui veulent célébrer l’arrivée des beaux jours. Certains s’y allongent pour lire, d’autre pour dormir, ce groupe d’étudiants rigole et chante tandis qu’un autre joue de la guitare et son voisin du tam-tam. Ici, un prof discute avec ses élèves tandis qu’un autre n’a pu résister à l’appel du soleil, et a décidé de faire cours dehors. En avril, mai, difficile d’y trouver une place tant les étudiants affectionnent ce petit brin de verdure et de joie avant les partiels de fin d’année. Allez, pour l’anecdote, il y a un an, un étudiant a planté sa tente dans ce jardin. Pourquoi ? Parce que.

Il y a trois ans, je dois avouer, quitte à ce que ma virilité en prenne un coup, y avoir fait mes premiers pas la peur au ventre. Mes camarades qui allaient dans des écoles ou des universités parisiennes me surinaient « Quoi ? Saint-Denis ? Mais c’est Bagdad ! Faut que tu t’armes ! ». Mais aujourd’hui, je déambule à P8 plein de nostalgie, prêt à quitter le bahut.

Alors fac de bobos, de gauchos, de nazis à couettes, de racailles, de prolos… appelez P8 comme vous voulez, mais ne jugez pas avant d’y avoir mis les pieds. Apprenez plutôt à savourer son côté folklo et « fendard » entre les heures de cours studieuses et avant le stress des partiels.

Tom Lanneau