"Elle est passée où la justice sociale de François Hollande ?"

AMBIANCE, POLITIQUE vendredi 2 décembre 2016

Par Nassira El Moaddem @NassiraELM ET Mimissa Barberis

François Hollande a décidé ce jeudi 1er décembre de ne pas se présenter à l’élection présidentielle de 2017. Le Bondy Blog a recueilli les témoignages des habitants des quartiers sur cette décision et sur son bilan à la tête de l’Etat. Les mots sont rarement positifs, souvent durs. Reportage. 

Au Murat, troquet du parvis de la gare de Bondy, Aziz prend son petit noir et feuillette son Parisien, comme chaque matin. A la Une de ce vendredi : “François Hollande renonce. Normal”. “Il n’avait pas le choix. C’était joué d’avance”, réagit ce technicien de laboratoire de 58 ans qui vit à Bondy (93) depuis 2008. “Avec François Hollande, on va dire que c’est plus apaisé que l’époque de Nicolas Sarkozy. L’ancien président avait monté les populations les unes contre les autres”.

Devant le Murat, Djamel, Momo et leurs collègues, la trentaine, tous habitants de Bondy, sont loin de partager cet avis. Ici, c’est pause café et cigarette avant de prendre la direction du travail. “Aujourd’hui, tout le monde mélange tout. Les Musulmans sont pris pour des intégristes. Quand la gauche a eu besoin de nous, elle a joué la carte de l’apaisement mais une fois élue, elle a bien nourri les amalgames”, affirme “Momo”(le surnom qu’il voulait voir apparaître dans notre article).

“Qu’est-ce qu’il a fait François Hollande pour nous ? Rien. “

Le ton, la colère, la déception est toute aussi grande sur le reste : chômage, précarité, logement, tout y passe, avec des mots souvent très durs. “Il a foutu le bordel. Pendant sa campagne, il n’a pas arrêté de dire “Moi président”, “Moi Président”, je ferai ci je ferai ça”. Mais qu’est ce qu’il a fait ? Qu’est-ce qu’il a fait François Hollande pour nous ? Rien. La situation est même pire pour nous”, affirme de son côté Djamel. “Nous”, c’est à dire les habitants des quartiers qui avaient pourtant largement voté pour François Hollande en 2012. Même sévérité, même déception pour “Momo”. “Que des fausses promesses. Par exemple, il avait dit qu’il réduirait les coûts du permis. Mensonge : j’ai dû payer 900 euros pour mon permis. Il a vendu du rêve aux jeunes, aux habitants des quartiers populaires”. Les deux collègues en veulent à ce président de gauche qui n’a pas amélioré les conditions de vie des habitants des quartiers de tous âges. “On travaille dans le bâtiment, on fait de l’isolation. Quand on intervient chez les gens, on voit la misère tous les jours, des maisons délabrées, des conditions de vie très difficiles, surtout du côté des personnes âgées, explique Djamel. Des gens qui ont travaillé 40, 50 ans et qui touchent 800 euros de retraite alors qu’elles doivent payer leur taxe foncière. Elle est passée où la justice sociale de François Hollande?”.

François Hollande n’a pas su capitaliser sur ces quartiers qui ont voté pour lui”

Certains, pourtant, y ont cru en 2012, comme le militant associatif Mohamed Mechmache, lui qui a co-fondé le collectif ACLEFEU né après les révoltes de 2005 pour une meilleure prise en compte des revendications des habitants des quartiers. “François Hollande, humainement parlant, c’est quelqu’un de bien”, commence-t-il par dire en évoquant le chef de l’Etat. Mais très vite, les mots deviennent plus âpres quand il s’agit de discuter de son bilan et de celui de la gauche au pouvoir. “Je regrette amèrement que le président n’a pas été plus loin dans la direction des quartiers. Il n’a pas su capitaliser sur le mouvement populaire de mai 2012, sur ces banlieues qui ont voté pour lui, sur ceux qui se sont bougés pour que les choses changent. On s’attendait à autre chose, alors, oui, la déception est grande”.

Mohamed Mechmache, également co-fondateur de la coordination nationale “Pas sans nous”, a fait du combat pour la citoyenneté et l’égalité dans les quartiers son cheval de bataille. Et là aussi, les désillusions se sont accumulées. “On s’est battu pour une vraie démocratie citoyenne dans les quartiers. Alors, oui, il y a eu les conseils citoyens créés avec la loi Lamy de février 2014 pour permettre aux habitants des quartiers prioritaires d’être co-acteurs des décisions. Le problème c’est que ces conseils ont été galvaudés. Certains élus ou autres techniciens de la politique de la ville se les approprient en les pilotant eux-mêmes au détriment des habitants. Beaucoup sur le terrain nous disent qu’ils en sont mécontents. On ne peut pas nous parler de lutte contre l’exclusion et ensuite avoir ce genre de comportements”. Mohamed Mechmache regrette également que la trentaine de propositions qu’il a présentées en juillet 2013 avec la sociologue Marie-Hélène Bacqué à l’ancien ministre de la ville, François Lamy, n’aient pas été entendues. “Elles émanent pourtant d’un travail de terrain avec les associations, les habitants, les militants. Elles auraient pu être reprises comme par exemple la mise en place d’une maison des parents dans les écoles pour apaiser les conflits et les prévenir. Elles ne coûtaient pas grand chose et peuvent apporter beaucoup “.

A quelques mètres du Murat, le Pôle emploi de Bondy s’apprête à fermer. A l’intérieur, une quinzaine de personnes s’apprêtent à quitter les lieux. Parmi elles, Sabrina Daoud, 34 ans, conseillère Pôle emploi à Noisy-le-Grand, actuellement en reconversion professionnelle.  “Même si François Hollande n’a pas fait grand chose, il en a fait au moins une : la création de formations supplémentaires qui donne des nouvelles possibilités aux demandeurs d’emploi. Avant, Pôle Emploi choisissait quasi-systématiquement la formation la moins chère par rapport au coût de financement. Maintenant, il y a plus de ressources et d’offres”.  Le plan “500 000 formations” lancé en février dernier par le gouvernement a pour objectif de sortir les demandeurs d’emploi du chômage de longue durée en doublant le nombre de formations disponibles. “En revanche, le nombre de conseillers à Pôle Emploi pour les accompagner est insuffisant, il en aurait fallu plus. Ceux qui sont là ne connaissent pas assez les profils des gens, du coup, l’accompagnement n’est pas assez efficace”.

“François Hollande a osé faire ce que la droite n’avait pas fait, la déchéance de nationalité”

D’autres n’y ont pas cru à l’histoire de la gauche qui changerait la vie dans les quartiers. Parmi eux, Almamy Kanouté, militant associatif, fondateur du mouvement politique “Emergence” et candidat aux législatives à Fresnes en 2012. Il n’est pas surpris de la décision de François Hollande et dit n’avoir “jamais rien attendu” de sa présidence. “Il a osé faire ce que même la droite n’avait pas fait : la déchéance de nationalité. Quand la droite, était au pouvoir, et avait évoqué cette idée, la gauche s’y était opposée”. Critique toute aussi dure lorsqu’on évoque la question des rapports entre les habitants des quartiers et la police. “Là aussi, qu’est ce qu’il a changé? Rien. Il n’a rien fait, rien n’a bougé, alors que tous les politiques évoquent sans cesse le vivre ensemble. Il n’y a eu aucune préoccupation sur la question de la relation entre la population de banlieue et la police. Il suffit d’observer l’affaire Adama Traoré avec la prise de position du ministre de l’Intérieur qui n’a pas hésité à défendre une maire de droite face à une famille qui exige simplement la vérité et la justice”.

Un constat qui amène le militant associatif à se poser cette question. “A quoi bon participer au jeu démocratique si demain les personnes pour lesquelles nous avons voté nous tournent encore le dos ? L’électorat de banlieue ne se mobilise pas car il n’a jamais vu de changement, il n’y croit plus. Il ne faut plus rien attendre des politiques. C’est au citoyen de se réapproprier la question de la politique car il s’agit de notre avenir”. Aziz, le Bondynois rencontré au café ce matin, ne dit pas autre chose. “C’est à nous d’essayer de nous en sortir. Avec une économie mondialisée, les politiques n’ont pas le pouvoir de changer vraiment les choses. Aujourd’hui, nous vivons une époque de transformation. Les politiques n’ont rien compris à cela”. En quittant le café pour aller travailler Djamel lance. “Que François Hollande se représente ou pas, ca ne change rien. Il aurait fait quoi de plus ? Parfois, je me dis qu’ils devraient tous nous laisser gérer les choses tous seuls pour voir…”

“Manuel Valls ne m’inspire rien de bon”

Désormais, avec l’annonce de François Hollande de ne pas se représenter, les regards médiatiques se tournent vers les prétendants à gauche. L’idée de voir le Premier ministre, Manuel Valls, se présenter en 2017 ne réjouit pas tous ceux interrogés aujourd’hui qui disent même s’en inquiéter. “Il est dangereux, il ne m’inspire rien de bon”, nous confie un commerçant bondynois. “On entend parler de Manuel Valls, alors que c’est l’un des principaux acteurs des divisions dans la société. Il s’est acharné sur la communauté musulmane”, affirme, de son côté, Almamy Kanouté. Une idée partagée par Mohamed Mechmache qui se souvient de la visite du Premier ministre à Vaux-en-Velin en avril 2016. “Il était venu présider un comité interministériel à l’égalité et à la citoyenneté au moment où la loi du même nom était présentée en conseil des ministres. Le même jour, une interview de lui par Libération paraissait : il y proposait d’interdire le voile à l’université. Où est l’égalité et la citoyenneté la-dedans? Ses mots ont été blessants stigmatisants”.

Nassira EL MOADDEM, Leïla KHOUIEL, Mimissa BARBERIS