Avec le premier "Startup Weekend Banlieue", Loubna Ksibi veut faire éclore les talents des quartiers

LES BÂTISSEURS mercredi 15 février 2017

Par Jihane Herizi @jherizi

#LESBÂTISSEURS Des entrepreneurs se réunissent pour créer le premier “Startup Weekend Banlieue” en France. Loubna Ksibi, co-fondatrice de “Meet My Mama” porte ce projet innovant avec enthousiasme et détermination.

Comme beaucoup, c’est à l’étranger que Loubna Ksibi, 25 ans, originaire de Metz, a découvert le virus de l’entrepreneuriat et le monde fascinant des startups. C’était en Californie précisément, il y a 3 ans, lors d’un échange académique. De retour en France, elle intègre un grand groupe et constate l’écart flagrant entre ses expériences. “L’atmosphère était complètement différente, je manquais de projets, je m’ennuyais, je voulais retrouver un univers innovant et avoir un impact !” L’entrepreneuriat était devenu une évidence.

Lors de ses recherches pour son projet d’entreprise, Loubna Ksibi découvre une multitude de structures d’accompagnement parisiennes. “Venant de la région de Metz, j’ai eu la chance de voir ce qu’il se passe aux États-Unis. Et en arrivant à Paris, j’ai découvert une ville tellement riche ! Chaque jour, il y a de nouvelles initiatives qui se développent pour nous permettre d’entreprendre”. C’est en intégrant l’université de Paris Dauphine où elle étudie en master en innovation, réseau et numérique qu’elle découvre le concept de Startup Weekend* auquel elle participera pour la première fois en janvier 2016. Depuis, Loubna en a fait du chemin. Elle a créé avec deux associés, “Meet My Mama”, une entreprise sociale et solidaire qui a pour mission de valoriser les talents culinaires de femmes du monde entier. Le profil des cheffes : des réfugiées ou des femmes en situation précaire.

Les Startups Weekend : 3 jours, 100 personnes pour 1 expérience entrepreneuriale en accéléré

Depuis 2010, plus de 400 000 personnes dans le monde ont participé à un de ces week-ends dont 1 000 en France en 2016. Le concept est simple : “On commence le vendredi soir par un pitch d’une minute, durant lesquels les porteurs de projet présentent leur idée pour convaincre les autres participants de les rejoindre. Les équipes se forment ensuite de manière libre, et durant tout le week-end. Les participants vont apprendre en expérimentant, en travaillant sur leur business model, la création d’un prototype ou d’un site web”, explique Damien Gromier, directeur de France Digitale. Entre 7 et 10 équipes sont ensuite aidées par des mentors qui, pendant 48 heures, les accompagnent sur leurs sujets de prédilection. Le dimanche soir c’est la délivrance ! Passage devant un jury de professionnels et d’entrepreneurs locaux. A la clé ? 3 prix pour 3 projets gagnants.

Pourquoi pas en banlieue ?

En livrant en 24h un couscous fait par une de leurs “cheffes mamas” au jury du Startup Weekend de Dauphine, Loubna et son associée Donia Amamra prouvent, haut la main, le bon fonctionnement de leur service traiteur. L’une des organisatrices, également chef d’entreprise, leur propose alors rapidement d’être leur première cliente. “Cette expérience m’a fait me rendre compte l’importance d’être au bon endroit au bon moment”. Comme lorsque Loubna Ksibi raconte sa rencontre très touchante avec Abdel, livreur Uber Eats qui lui a apporté son aide très spontanément quelques semaines auparavant. “Je me souviens qu’en discutant avec lui sur ce que je faisais et sur ses propres projets d’entrepreneuriat, beaucoup de choses lui semblaient éloignées et inconnuesIl ne savait pas que tout cela existait et que c’était aussi possible pour lui”. C’est cette rencontre qui lui donne alors l’idée du Startup Weekend en banlieue.

Habituellement, l’événement en Île-de-France se déroule dans les grandes écoles parisiennes et attirent toujours le même type de personnes. L’idée : sortir de ces zones traditionnelles et amener l’événement dans les endroits où on ne s’y attend pas. C’est tout le souhait de Damien Gromier, qui encadrera l’initiative en tant que mentor et facilitateur. “J’ai participé à 71 Startups Weekends en 7 ans, et à chaque fois c’est un moment magique concentré en énergies positives ! On commence par un Startup Weekend réfugiés le 10 mars, puis ce sera au tour du Startup Weekend banlieue !”

Comme il fallait bien commencer quelque part, Loubna décide alors de lancer un post Facebook qui motive rapidement plus de deux cent personnes d’horizons différents dont Abdel. “Jusqu’à présent, toutes les structures d’accompagnement que j’avais été voir sont perplexes sur mon projet en haute joaillerie. Je n’ai donc jamais assisté à ce type d’événement. En rencontrant Loubna, j’ai vu sa détermination et sa volonté de m’apporter son aide à travers son initiative”. Le 18 décembre 2016 a eu lieu la première réunion de cadrage du projet accueilli par Marie Schneegans, ancienne étudiante de Paris Dauphine également, créatrice de l’application “Never Eat Alone”. Une vingtaine d’entrepreneurs, de porteurs de projets et de personnalités du monde entrepreneurial motivés a répondu présent.

Tendre la main aux talents des banlieues

Parmi eux, Alae Quarjouane, fondateur de Teekers et vice-président de l’association “Silicon Comté” qui œuvre pour le développement d’un écosystème numérique en Franche-Comté. “C’est quelque chose qui me trottait en tête depuis un certain temps. Je voulais faire quelque chose sur les territoires moins privilégiés, ils ont eu le courage de lancer le projet, je ne pouvais pas ne pas participer. Il fallait absolument que j’en fasse partie pour redistribuer tout ce qu’on m’a donné”.

Cette réunion met tout le monde d’accord : entreprendre en banlieue n’est pas un long fleuve tranquille. Au delà des problématiques récurrentes connues et concrètes de financements de manque de réseau, de codes ou d’informations, s’ajoute parfois la difficulté à trouver des modèles inspirants. Le constat, selon Alae : les porteurs de projets des quartiers manquent de confiance en eux, ne s’imaginent pas capables et s’autocensurent ne prenant pas conscience de leur haut potentiel créatif.

“On ne se rend pas compte mais c’est pourtant souvent dans ces quartiers où la créativité émerge. Qui n’a pas connu autour de lui un voisin vendeur de baskets ou de vêtements à domicile ? Que ce soit au porte-à-porte ou sur Instagram, rendre le produit accessible à seulement quelques kilomètres, c’est ça l’innovation, la simplification des process, le “keep it simple” des quartiers. Le problème c’est le démarrage, quand tu n’as pas les bons contacts, tu ne sais pas comment faire, et, surtout, tu ne sais pas par où commencer’, ajoute-t-il. Qu’ils soient porteurs de projets, entrepreneurs juniors ou confirmés, contribuer à cette initiative représente pour eux l’occasion de redistribuer leurs expériences pour faire gagner du temps à ces talents.

“Pour nous, par nous”

C’est le cas de Sybille de Touchet et Kevin Arnaud, porteurs du projet “Tiitch” pour qui il s’agit clairement de faire bouger les lignes. “On a nous-même rencontré un tas de difficultés et on ne sait toujours pas si on va y arriver. On sort tous les deux de formations en psychologie et en ressources humaines qui n’ont rien à voir ni avec le business ni avec les startups mais on a trouvé des solutions à travers les Moocs et les vidéos Youtube d’Oussama Ammar. On a été curieux et on s’est formé sur Internet jusqu’à arriver au programme d’entrepreneuriat social Ticket for Change”. Les deux souhaitent à leur tour avoir un impact et une influence. “Participer à ces projets positifs, c’est permettre à ces personnes qui n’ont pas accès à certains univers d’avoir des opportunités”.

Yassine Riffi, originaire de Villetaneuse, fondateur de “Human Relais”, une application qui permet de créer du lien entre personnes avec et sans-abri, connaît précisément ces problématiques. “Beaucoup de jeunes de nos quartiers, tu leur parles d’Uber ça les fait rêver. Le problème c’est qu’ils se voient tous chauffeurs, aucun ne se rêve patron d’Uber”. Avec un parcours en informatique, il n’a pas longtemps hésité avant de monter un projet dans le digital mais il reconnaît fortement que la dimension technologique freine aussi beaucoup de ces personnes à se lancer. Participer à l’organisation de ce Startup Weekend lui permet d’apporter son expérience sur ces sujets et de leur montrer que tout est possible. “J’en ai vu de toutes les couleurs ! Ce qui m’a motivé et m’a fait aller plus loin, c’est une belle rencontre avec un voisin de Villetaneuse, devenu ami. Il y a grandi et y est toujours, 4 fois créateur d’entreprise. Il m’a montré réellement ce qu’était l’entrepreneuriat, se lever tous les matins et faire. Il n’y a que cela qui compte : agir. Il y a des gens qui font dans les banlieues et je veux le partager avec tout le monde”.

“Apple a commencé dans un garage mais c’est déjà une chance d’avoir un garage”

15253536_10211235356542764_2917773451545206072_nAvec beaucoup d’ambition et de détermination, Loubna sollicite aujourd’hui l’aide des grands et cela paye. Plusieurs personnalités ont répondu présentes à l’appel pour être futurs membres du jury, mentors, speakers, soutiens financiers ou intervenants. Parmi elles, Oussama Ammar, co-fondateur de “The Family” un accélérateur parisien, Marjolaine Grondin, fondatrice de “Jam”, élue parmi les 10 innovateurs de moins de 25 ans du numérique par la MIT Technology Review ( rien que ça !), Gilles Babinet, Digital Champion France auprès de la Commission européenne ou encore Caroline Ramade, déléguée générale adjointe de “Paris Pionnières”, plateforme d’innovation de femmes entrepreneures, et Marc Rougier sérial entrepreneur à succès et un des fondateurs de France Digitale. Du beau monde !

“Le plus grand défi c’est d’aller chercher ces talents cachés. Dans une cité, sans diplôme et sans connexion à cet écosystème, on réfléchit encore à comment adapter le discours et comment les intéresser, il faut trouver les bons leviers”, ajoute Yassine Riffi. Désormais, ce sont les questions logistiques qui se posent : trouver une salle pour l’événement, chercher des soutiens financiers et des structures partenaires dans les banlieues. “On réfléchit à des lieux symboliques comme Saint-Denis ou Chanteloup-les-Vignes où a été tourné le célèbre film “La Haine” qui a marqué nos générations”, explique Loubna Ksibi.

La suite ? L’équipe envisage de créer des liens très forts avec les structures déjà engagées dans l’entrepreneuriat pour continuer l’accompagnement spécifique des participants. “On pense à un annuaire ou à un kit à distribuer pendant l’événement pour les participants”. De quoi alimenter la prochaine réunion d’avancement avant la tenue de l’événement au printemps prochain.

Talents de banlieue, structures entrepreneuriales, entrepreneurs, porteurs de projet, vous avez des choses à partager, vous souhaitez participer à l’événement ou le soutenir, rendez-vous sur le groupe Facebook spécialement créé pour l’événement ou contactez directement Loubna. Bonne chance !

Jihane HERIZI

Crédit photo : Julien AUTIER