"En France, il y a déjà beaucoup de discriminations et de racisme, avec "À bras ouverts" ça va être pire"

AMBIANCE samedi 8 avril 2017

Par Jonathan Baudoin @JoBaudoin

La sortie du film À bras ouverts, de Philippe de Chauveron, créé la polémique sur l’image très négative qu’il véhicule des Roms en France. Le Bondy Blog est allé à la rencontre de quelques jeunes Roms pour recueillir leurs réactions. Tous sont choqués et indignés et se sentent humiliés. Rencontre.

“Ça se moque de nous, de qui nous sommes, de notre travail”. L’avis de Larissa Stoica, Rom de 23 ans, médiatrice scolaire au sein de l’association Aide à la Scolarisation des Enfants Tsiganes 93 (ASET 93), est sans détour. Elle et plusieurs autres de ses amis sont allés voir À bras ouverts ce mercredi, le dernier film de Philippe de Chauveron, qui au départ devait s’appeler Sivouplééé. “J’étais vraiment choquée parce que je n’arrivais pas à croire qu’on peut faire tenir de tels propos dans un film“, explique, énervée, Edera Cobzaru. Elle, Ramona Margarit et Razvan Lupu, suivent un programme de service civique leur permettant de travailler au sein de mouvements associatifs comme Aset 93 ou Les Enfants du Canal.

“On ne mange pas de rats ! D’ailleurs, dans les bidonvilles c’est plutôt eux qui mangent avec les morsures sur les enfants”

Edera Cobzaru, Ramona Margarit et Larissa Stoica.

Ce sont plusieurs scènes du film, collectionnant les clichés extrêmement négatifs envers les Roms, qui ont suscité leur indignation. Une les a profondément choqués. Celle où l’on voit la famille Rom, accueillie par une famille d’intellectuels bourgeois, manger des rats. “On n’est pas arrivé en France pour manger des rats”, assène Larissa Stoica. “D’ailleurs, c’est plutôt l’inverse. Ce sont les rats qui mangent les Roms. On voit des enfants qui ont des morsures de rats, des rats qui sont en nombre dans les bidonvilles”, précise Sheima Ben Abbes, militante au sein d’Aset 93. Les scènes avec le cochon vivant dans la caravane de la famille ne laissent pas non plus indifférent. “C’est un film directement raciste envers nous”, ajoute Razvan, 23 ans, profondément dépité par ce qu’il a vu. “On n’est pas des sauvages”, lance Edera, qui se sent humiliée par ce film. Enfin, les scènes où les personnages mendient font ressortir des mauvais souvenirs pour ces jeunes qui ont connu de telles souffrances. “Moi aussi, j’ai été comme eux. On a fait ça pour nourrir les enfants, se remémore Larissa Stoica. Si on a fait ça et si beaucoup de monde fait ça, vous croyez que ça nous fait plaisir. On ne le fait pas par choix”.

Aux yeux d’Hugo Lebrun, des Enfants du Canal, “ce film se moque des pauvres, des handicapés”. “Les gens ne savent pas ce que sont des bidonvilles. Ils ne connaissent pas la situation des Roms et de tous ceux qui doivent vivre dans ces taudis. Le problème, c’est que des spectateurs vont se fier à ces images pour se faire une idée“, analyse Ramona, 21 ans.

“On vient ici pour apprendre, pour avoir une vie meilleure”

Razvan Lupu, 23 ans, se dit indigné et humilié par le film “A bras ouverts”.

Ramona, Razvan, Edera et les autres craignent des répercussions négatives à la suite de ce film. “Ils vont nous détester, c’est sûr”, s’inquiète Ramona Margarit, estimant, comme les autres, qu’À bras ouverts va accroître une discrimination envers les Roms déjà manifeste, notamment au niveau politique, avec les propos de Manuel Valls en 2013, par exemple. “On trouve qu’il y a déjà beaucoup de discriminations et de racisme en France et avec ce film, ça va être pire”, ajoute Larissa Stoica. Mais surtout, ils craignent pour les Roms qui ont pu réussir à trouver un travail, un logement, à inscrire leurs enfants à l’école, au prix de démarches administratives souvent  longues et fastidieuses. “C’est surtout dégueulasse pour les jeunes qu’on accompagne parce que ces familles-là essaient de s’en sortir et on les rabaisse comme ça”, s’indigne Hugo. De même que le film pourrait raviver un cliché selon lesquels les Roms seraient des profiteurs et auraient de bonnes conditions de vie en Roumanie, d’où ils sont originaires. “Si on menait une vie de château en Roumanie, jamais on ne serait venu en France”, assure Larissa. “On vient ici pour apprendre, pour avoir une vie meilleure”, poursuit Edera.

La sortie d’À bras ouverts tombe quelques jours avant la journée internationale des Roms, ce samedi 8 avril. Pour cette occasion, l’association des Enfants du Canal organisent dans l’espace Les Grands voisins à Paris une journée thématique avec l’Aset, de 14h à 23h. “Il y aura possibilité de rencontrer des personnes et de parler avec elles, de comprendre qu’elles sont comme vous et moi”, souligne Hugo. Une journée qui, espèrent les associations, contribuera à faire évoluer les mentalités sur la vision des Roms en France.

Les mentalités qui évolueront notamment en scolarisant tous les enfants, sans distinction d’origine, comme l’oblige le droit français, européen et international. “Beaucoup d’enfants étrangers dont des Roms ne sont pas scolarisés. On parle là de tous les enfants en France qui ne peuvent pas aller à l’école. […] Scolariser les enfants, ce n’est pas le travail de l’association. C’est le travail du ministère de l’Éducation, de l’État qui doit prendre ses responsabilités” souligne Larissa, qui à Aset 93 à affaire à des mairies récalcitrantes à l’idée de scolariser des enfants Roms“On va dans des mairies. On accompagne des familles pour les inscriptions à l’école, explique Sheima Ben Abbes. Les personnes qui sont en face de nous, les fonctionnaires, ne les regardent même pas dans les yeux. C’est-à-dire qu’ils mettent déjà une barrière physique, avec un accueil glacial des familles. C’est une humiliation permanente”.

Jonathan BAUDOIN

Crédit photo : Hortense GIRAUD