Trouver son master : le parcours du combattant ?

C'EST CHAUD jeudi 15 juin 2017

Par Ferial Latreche

Pour la première fois cette année, les universités peuvent sélectionner les étudiants qui feront leur entrée en première année de master à la rentrée 2017. En contrepartie, la sélection entre le M1 et le M2 disparaît. Nouvelles règles, manque d’informations, sentiment d’abandon… Des étudiants, inquiets, témoignent de leurs galères, entre incompréhension et colère.

La course est déjà lancée. Les inscriptions en master ont débuté depuis ce printemps et se prolongeront jusqu’en septembre (selon les établissements). Les étudiants peuvent candidater dans la ou les formations qu’ils désirent. Mais pour certains, ce choix ne s’apparente pas à un long fleuve tranquille, même un véritable casse-tête entre les moult interrogations à se poser et la recherche d’informations dans les méandres de l’internet : quel parcours ? Pour quel diplôme ? Et quels débouchés ?

La question représente un enjeu d’autant plus important puisque le 19 décembre dernier, les députés ont voté une loi autorisant la sélection à l’entrée en master, en contrepartie d’un droit à la poursuite d’études. Ce nouveau texte suscite beaucoup d’inquiétude auprès des étudiants que nous avons rencontrés.

“On est laissé à l’abandon”

“Le master permet de nous spécialiser dans nos études et nous prépare à l’entrée dans la vie active”, souligne Sarah, 23 ans, étudiante à l’université Paris-Sorbonne. Même son de cloche du côté de son camarade, Benoît, pour qui le master s’apparente à une opportunité et un moyen de faire ses premiers pas dans la vie professionnelle en se formant via des stages ou des alternances.

Amelle 22 ans, étudiante en première année de master dans l’école Sup de Pub a constaté “une forme de carence dans le système d’information universitaire”, surtout en dernière année de Licence, “lorsqu’il a fallu choisir son orientation pour les masters”. “La fac organisait ses propres conférences de présentation pour les Masters et les débouchés “logiques” après une licence d’Histoire, mais pas vraiment d’informations concernant les autres choix possibles”, explique l’étudiante. Et elle n’est pas la seule. Sarah et Benoît se sentent autant livrés à eux-mêmes. “On est laissé à l’abandon. En même temps c’est un peu le principe de la fac. On doit avoir une autonomie. Or moi qui suis en troisième année de licence, je considère que c’est la dernière année, celle où on doit censé être face choix des masters“, avance Sarah.

Ba, lui, s’estime faire partie des chanceux. À 23 ans et en première année de master en Management et Commerce International à l’Université de Créteil (UPEC), le jeune homme savait ce qu’il voulait faire à la fac avant même d’y mettre les pieds. “Je n’ai pas ressenti le besoin de parler de mon orientation. Je savais déjà où je voulais aller. C’est à l’étudiant de faire ce travail de recherche. Mais il est vrai qu’il y a un vrai manque de remontée de l’information auprès des étudiants, par un manque de gestion je dirais. Ce qui entraîne des frustrations des deux côtés de par le manque de communication et d’écoute. Mais nous ne sommes plus des enfants donc nous nous débrouillons seuls“.

Carence d’informations

Hélène, 21 ans, étudiante en sciences politiques à l’Université Panthéon Sorbonne, s’exprime sur ce besoin d’être épaulé. “Si tu es en L3 et que tu ne sais pas ce qu’il y a comme master, leurs débouchés, leurs sélections… ça peut être handicapant”, rapporte-t-elle. Elle avance également que des ateliers d’informations sont mis en place dans sa promotion. Des ateliers “trop flous”, juge-t-elle. “On n’a pas l’impression d’être suivi, surenchérit Benoît. Je pense qu’il y a deux choses à prendre en considération, ce que l’on aime et ce que ce master peut nous apporter. On en arriverait à une conclusion claire et surtout faite avec l’aide de professionnel“.

Une fois trouvé, parfois dans la précipitation, le master ne correspond finalement pas aux attentes de l’étudiant. Sarah s’est retrouvée dans cette situation. Mon orientation s’est effectuée extrêmement tardivement. Le choix final s’est révélé être le mauvais. Au cours du premier semestre, j’ai réalisé que la formation ne me correspondait pas”. Sarah est loin d’être isolée. Oumayma, étudiante en Histoire à l’Université Paris Sorbonne confie son désenchantement lorsqu’elle était en master de recherche. “Les conseillers d’orientation nous présentent des formations qui ne reflètent pas la réalité du monde du travail. Il n’y a pas assez de professionnalisation au sein des cursus universitaires, alors ce que c’est primordial, rapporte-t-elle.

Plus de 10 000 étudiants arrêteraient leurs études après un M1, chaque année

La loi votée le 19 décembre 2016 est devenue l’actuelle source d’inquiétude des étudiants. Le texte, qui va entrer en vigueur en septembre prochain, permet aux universités de sélectionner les éudiants à l’entrée. Cette sélection se baserait en théorie sur des épreuves écrites, l’examen des dossiers, ou des oraux soumis aux élèves. Les recalés bénéficieront du “droit à la poursuite d’études” : une plateforme Internet a été mise en place depuis le mois de janvier (trouvertonmaster.gouv.fr) où sont recensés plus de 3 000 masters, les étudiants malchanceux pourront saisir une demande via ce site qui sera prise en charge par le recteur de leur région académique. Trois propositions leurs seront présentées.

L’ancienne ministre de l’Éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem, expliquait que la réforme serait à l’origine d’une augmentation du taux de diplômés. Le droit à la poursuite d’études représenterait une garantie de continuer son cursus scolaire. Selon la Fage, premier syndicat étudiant, plus de 10 000 étudiants arrêteraient leurs études seulement après la première année de master. Ce qui nous amène à l’autre enjeu de la réforme : la suppression de la sélection en seconde année de master. Pratique jugée illégale par le Conseil d’État, la sélection entre la première et seconde année de master n’assurait pas la chance à l’étudiant de poursuivre son master jusqu’au bout. En décalant cette sélection à la première année, la garantie de terminer sa formation serait assurée. C’est l’argument défendu par le ministère de l’Éducation lorsque le texte a été présenté. Un avis loin de faire l’unanimité.

Un “système à double vitesse avec d’un côté le bon master et de l’autre le mauvais master”

Lors du débat dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale, de nombreux députés Les Républicains ont été hostiles à cette nouvelle réforme, plus particulièrement concernant le volet “du droit à la poursuite d’études” qu’ils voient plus comme un cadeau empoisonné que comme une réelle opportunité pour l’étudiant. Ils qualifient même ce mécanisme de “système à double vitesse, avec d’un côté le bon master et de l’autre le mauvais master”. Argument qui peut être défendu, puisque les étudiants qui se verront refuser la filière de leur choix devront accepter une autre formation par défaut voire dépit.

“Si cela peut aider les établissements à avoir les meilleurs élèves et donc monter dans le classement des grandes écoles c’est leur choix. Mais je trouve cela vicieux car l’université est ouverte à tout le monde que je sache et cela ne date pas d’hier”, dénonce Ba. “Les chances d’obtenir le master souhaité est plus faible, ce qui peut limite pousser certaines personnes à mettre fin à leur cursus universitaire au niveau de la licence, soit parce qu’aucun master ne leur est proposé, soit parce que le master souhaité ne répond pas à leurs attentes”, lâche Amine en troisième année d’ingénierie mécanique à l’UPMC. Ou encore Hélène qui ajoute : “c’est à l’État de faire ce qu’il faut pour présenter un nombres de places suffisant pour les étudiants. Ce n’est pas en limitant le nombre de places que la situation s’améliorera“.

Autres opposants : les membres de la CPU (Conférence des Présidents d’Universités), qui qualifient le projet de “flou, l’UNEF, le syndicat SupAutonome FO qui évoque le problème de la réciprocité dans le processus d’inscription des étudiants étrangers. Enfin un problème d’ordre technique s’ajoute aux limites de cette réforme. Une questions se pose : comment s’organisera le recteur ? Combien d’étudiants auront recours à ses services ? Comment chaque candidature sera traitée : au cas pas cas ou de manière généralisée ? Dernier point, la réforme apporte un autre facteur risque. L’étudiant n’est pas à l’abri de se voir proposer un choix de formation dans un établissement différent de celui où il a effectué son M1, voire dans une autre ville. Une hypothèse qui implique de réfléchir à un budget spécifique pour le futur logement et les déplacements. Encore de longues galères à venir dans le parcours déjà compliqué des étudiants.

Ferial LATRECHE

Crédit photo : Elsa Goudenege