À 26 ans, Kévin Désert veut rendre la création musicale accessible à tous

LES BÂTISSEURS mercredi 12 juillet 2017

Par Sabrina Alves https://twitter.com/NinaAlvss

[LES BÂTISSEURS] Kévin Désert, enfant de la Seine-Saint-Denis, est un jeune de 26 ans passionné de musique. Après un parcours riche en expériences professionnelles, il dédie tout son temps aujourd’hui à la création d’un complexe musical à moindre coût. Portrait d’un jeune qui en veut.

Une oreille collée au mur qui le séparait de la chambre de sa sœur aînée, c’est ainsi que Kévin Désert a découvert la musique. “Les premiers sons que j’ai entendus sont ceux que ma grande sœur mettait à fond dans sa chambre. Ma passion pour la musique est née comme ça”, évoque le jeune entrepreneur un brin nostalgique. Aujourd’hui âgé de 26 ans, il a tout quitté pour le projet de sa jeune vie.

Réunionnais et indien par sa mère, martiniquais par son père, Kévin Désert a grandi dans une famille modeste : son père est chauffeur de train, sa mère, femme au foyer. “Mon père a toujours fait des horaires de nuit. Pendant mon enfance, je ne le voyais pas beaucoup. Ma mère a dû laissé tomber son poste de réassortisseuse de rayon à la gare de Gagny pour s’occuper de ma sœur et moi. Le jeune homme est reconnaissant envers les sacrifices de ses parents.

Né à Bondy, Kévin est un garçon made in Seine-Saint-Denis. “Lorsque j’avais 3 ans, le besoin d’une chambre supplémentaire dans la maison a poussé mes parents à déménager à Clichy-sous-bois. Puis, nous sommes partis à Gagny, j’y suis resté jusqu’à ma majorité”, raconte-t-il. A l’école, Kévin a eu du mal à trouver sa voie. Seconde technologique en électronique qui ne lui “plaisait pas”, puis études généralistes. “Très vite, je me suis rendu compte que ce que je voulais, c’était travailler. Mes parents étaient inquiets. Dans leur optique, il fallait que je sois diplômé. Nous sommes parvenus à un compromis : l’alternance”, témoigne-il. Le jeune entrepreneur entame alors un BEP en vente en alternance à Noisy-le-Grand puis poursuit en Bac Pro commerce à Paris où il découvre le monde de la gastronomie en intégrant le restaurant Lenôtre.

“Quand la conseillère d’orientation vous dit que vous êtes destiné à faire un CAP, la musique ne reste qu’un rêve intouchable”

Une fois le baccalauréat en poche, Kévin veut apprendre l’anglais et découvrir de nouveaux horizons. Une raison qui le pousse à aller s’installer à Londres. “Londres a ravivé ma flamme pour la musique. Je parlais beaucoup musique en soirée. Cela m’a permis de rencontrer du monde. C’est comme ça que je me suis fait beaucoup de contacts dans le milieu”. Parmi ses rencontres, une a bouleversé sa vie : “Je suis devenu très proche d’un compositeur français de musique MAO (musique assistée par ordinateur). Il a fini par m’apprendre un peu le métier, et nous avons eu l’opportunité de créer notre propre label d’édition”.

Deux ans plus tard, “la vie finit par vous rattraper”. Malgré les nombreux petits boulots, Kévin doit faire face à des difficultés financières :”la vie à Londres était trop chère, ça devenait vraiment dur”. Contraint de revenir en France, le jeune homme s’installe à Argenteuil et décide de suivre des cours de musique à l’école de l’Atla. “J’y ai acquis beaucoup de compétences mais je ne pensais pas les utiliser dans ma vie professionnelle. Vous savez lorsque la conseillère d’orientation vous dit que vous êtes destiné à faire un CAP et que votre entourage vous dit d’être carré dans les études, la musique ne reste qu’un rêve intouchable”, rappelle Kévin. Le jeune homme prend le chemin de l’aéroport. D’abord intérimaire, il est embauché au bout de six mois en tant qu’agent d’escale, puis comme formateur d’agent d’escale.

Kevin Désert, fondateur de “Quiconque”, un complexe de création musical collaboratif

“Si vous n’avez pas les moyens, c’est dur de trouver un endroit où faire votre propre musique”

La vie de Kévin Désert prend un tournant, lorsqu’il est victime d’un accident de voiture. “Je sortais de chez ma tante lorsqu’une voiture a violemment percuté ma portière. J’ai eu beaucoup de chance, à quelques millimètres près, j’y serai passé”, se souvient-il. Profondément touché par cet épisode, le jeune homme ressent le besoin de s’investir dans l’humanitaire. “J’ai pris l’argent de l’assurance de ma voiture, un sac à dos, et je suis parti six mois dans un orphelinat à Pondichéry, en Inde”.

“Quand je suis revenu en France, on m’a proposé d’être responsable d’une agence Air France. A vrai dire, je n’en avais pas vraiment envie, mais j’ai fini par suivre les conseils de mes parents et d’accepter”, confie Kévin. Mais la musique le guettait toujours. “A côté, je continuais à faire de la musique avec mon ami compositeur. On n’avait pas de locaux pour enregistrer nos sons, tout était fait de chez nous. C’était compliqué pour inviter nos amis musiciens ou des artistes. Aujourd’hui, il y a deux alternatives pour faire de la musique : les home studios et les studios d’enregistrements. Si vous n’avez pas les moyens, c’est dur de trouver un endroit où faire votre propre musique”, explique Kévin. C’est ainsi que lui est venue l’idée de la création de “Quiconque”, un complexe musical pour permettre à n’importe qui de pouvoir composer à moindre coût.

“10 cabines de 15 mètres carré pour 15 euros de l’heure”

Le projet de Kévin : “un complexe composé de 10 cabines de 15 mètres carré pour 15 euros de l’heure”. En terme de matériel, le jeune entrepreneur mise sur les home studios : “Le matériel de studio d’enregistrement est très coûteux, il s’adresse généralement à une clientèle qui cherche vraiment le haut de gamme. Or, la musique que vous écoutez aujourd’hui c’est du home studio. Jul par exemple fait des disques d’or à partir d’un mac, de deux enceintes, d’un clavier mètre et d’un logiciel, c’est tout”. Ses cibles : les beatmakers, les groupes d’amis, les artistes free-lance en recherche de lieu pour composer, les labels de musique. En plus du lieu, Kévin va mettre en place une application mobile pour la réservation de studios et un site internet qui apportera des informations et permettra aux usagers de se former grâce à des tutoriels.

“Quiconque” a fini par prendre une part tellement importante dans la vie de Kévin que celui-ci a fini par démissionner pour faire de son projet une réalité. “J’ai commencé par passer mes nuits blanches à plancher et à faire des enregistrements audios où j’expliquais mon projet. Puis, j’ai commencé à faire des démarches auprès des organismes comme la maison de l’emploi ou Positive Planet”. Aujourd’hui, via la plateforme Ulule, il cherche des investisseurs pour l’aider à concrétiser son projet. La collecte doit prendre fin dans un jour et demi. Elle atteint ce mercredi 7 855 euros et doit viser les 10 000 euros pour qu’un investisseur accepte de l’accompagner.

“Sans la banlieue, ‘Quiconque’ ne serait jamais né”

Pour arriver à la création de sa start-up, Kévin a dû faire face à un obstacle majeur : le manque d’information. “Je suis un autodidacte, je n’ai pas été formé à l’entrepreneuriat. Il y a beaucoup de choses que j’apprends au fur et à mesure. Pour maîtriser toute la partie marketing de mon projet, j’ai passé un temps fou sur internet. Pour la partie digitale, je suis allé voir des développeurs web. A l’époque, je ne savais pas ce qu’était un cahier des charges ou une charte graphique, j’estimais que leurs coûts étaient exorbitants alors que non. Pour comprendre mieux cette partie de mon projet, je suis partie me former à l’école Simplon de Roubaix pendant trois mois”.

Pour Kévin, la vie en Seine-Saint-Denis a été déterminante dans ce projet. “Je suis très reconnaissant d’avoir vécu dans autant de villes de la région parisienne. La diversité des origines dans les banlieues m’a fait découvrir énormément de choses : le raï, la musique africaine, etc. La banlieue m’a permis une richesse musicale et une ouverture d’esprit. Sans elle, “Quiconque” ne serait jamais né”. Kévin envisage une ouverture de son complexe en 2018, le lieu dépendra des investisseurs. Son rêve : ouvrir d’autres lieux comme celui-là dans d’autres grandes villes de France, puis à l’international. Désormais, pour Kévin, rien n’est impossible.

Sabrina ALVES

Crédit photo : Elsa GOUDENEGE