#CESSEZLEFEU Épisode 3 : À Grigny, les grands frères montent le son

C'EST CHAUD mardi 1 août 2017

Par Bondy Blog

Il y a un an, Adama Traoré mourrait lors de son arrestation dans des circonstances encore très floues. De janvier à juin 2017, sept apprentis journalistes du Celsa ont réalisé une enquête sur les violences policières. De Grigny à Marseille, en passant par Aulnay-sous-Bois, ils ont rencontré des familles endeuillées et ceux qui, loin des projecteurs, tentent de soigner la plaie avec les moyens du bord. Le Bondy Blog ouvre ses colonnes à leur travail. Épisode 3 à Grigny.

Avec près de 30 000 habitants, Grigny est l’une des villes les plus jeunes de l’Essonne, mais aussi des plus pauvres de France. Dans les esprits, elle est synonyme de “quartier”, avec tous les adjectifs péjoratifs qui s’y greffent. Le polémiste Eric Zemmour avait estimé en novembre dernier que “la Grande Borne de Grigny, ce n’est plus la France, c’est une contrée où l’on est plus en France, où il y a un régime étranger qui s’impose (…) où on est sous une loi qui mélange la loi des caïds et la loi islamiste”.

Ces invectives visent surtout la Grande Borne, un quartier construit à la fin des années 60 et à cheval avec la commune voisine, Viry-Châtillon, et Grigny 2. Ces deux quartiers sont définis comme des zones urbaines sensibles (ZUS), “caractérisées par la présence de grands ensembles ou de quartiers d’habitat dégradé et par un déséquilibre accentué entre l’habitat et l’emploi” selon la loi de 1996 relative au Pacte de Relance pour la Ville (PRV). Géographiquement, cette ville du 91 est située à 45 minutes de Paris, par le RER D. À l’ouest, se trouvent Viry-Châtillon dont les médias ont parlé en octobre 2016 suite à l’attaque de quatre policiers, et au sud Fleury-Mérogis, la commune qui abrite la plus grande prison d’Europe.

Une relation de défiance

Depuis les attaques d’automne 2016 à Viry-Châtillon, un hélicoptère survole Grigny en permanence. “Le préfet a mis en place deux éléments qui n’existaient que ponctuellement avant ces incidents d’automne 2016 : l’hélicoptère et la demi-compagnie de CRS, soit environ 150 hommes, affectés à Grigny de manière permanente, détaille Pascal Troadec, adjoint à la culture à la mairie PCF de Grigny. Désormais, l’hélicoptère filme en permanence lors des interventions. La police craint d’être victime de tirs de projectile. L’hélico sert à accompagner chaque intervention au sol, éviter que la police ne se retrouve prise dans un guet-apens par les jeunes du quartier”, précise-t-il.

Si les policiers se méfient des habitants de ces territoires, la relation est réciproque. Côté population, “la défiance naît du sentiment d’être relégué économiquement, de l’échec scolaire ou de l’anticipation qu’on n’a pas de place dans la société de l’affirmation d’une identité ethnique ou religieuse contre l’identité nationale française, c’est une dimension plus culturelle ; et enfin du comportement des agents de police et des techniques de police qui visent à s’imposer par une confrontation physique si nécessaire”, estime le politologue Sebastian Roché.

La police, “symptôme du mal-vivre” pour les enfants

En mai, des classes de CM2 de trois écoles de Grigny 2 et de la Grande Borne, avec l’association locale La compagnie la Constellation de Grigny, ont réalisé une carte de leur ville tracée selon leurs représentations, leur vécu. “Lors des séances de préparation, les enfants évoquent beaucoup la police, les interventions, la violence et aussi, la présence de l’hélicoptère qui les empêche de dormir”, souligne Pascal Troadec.

Captures d’écran partielles de “Griborne”, la ville comme les enfants la vivent et se la représentent.

Alexandre Ribeyrolles, coordinateur culturel du projet n’est pas surpris. “Le quartier de Grigny 2 est divisé en deux, le jour et la nuit. Pour les enfants consultés par la psychologue et l’urbaniste, la police est le symptôme du mal-vivre : les rondes de l’hélicoptère et sa lumière qui pénètre la nuit dans leur chambre. La lumière et le bruit créent un stress très fort chez ces enfants. Ils disent que la violence amène la police, et la police un désagrément supplémentaire dans leur vie quotidienne”, rapporte-t-il. À terme, la carte devrait permettre d’établir un chemin de randonnée sur le territoire.

Par-delà les préjugés, beaucoup tentent de dynamiser les quartiers, d’organiser une véritable vie sociale et de pallier au ressenti de vide laissé par l’État.

Débattre des violences sur les ondes

Dans un petit local du Centre culturel Sydney Bechet, Aboubakar Sakanoko, 36 ans, et ses compagnons ont lancé leur émission radio la Neo Sphère, au travers de leur association Block-Out. Une émission consacrée à la culture Rap et aux jeunes artistes locaux. Mais, l’animateur voulait aussi faire bouger les lignes et les mentalités, il a donc créé l’émission de débat les Afters  de la Néo Sphere. Autour de la table, des invités venus de toute la région parisienne se sont déplacés pour débattre ces derniers mois de la place des banlieues dans la société, du rôle des médias indépendants, de l’implication des grands frères ou encore des modes d’action face aux violences policières.

À la Block-Out radio, les débats de l’After ont lieu le mercredi soir. Les invités prennent place autour de la table. ©Cessez-le-feu

“Plusieurs associations locales à Grigny aident les jeunes dans leur rapport aux institutions, même si ce n’est pas le but premier. Par exemple, le club de boxe MMA, travaille à la non-renégation des jeunes. Il y aussi l’asso No Joke de Kizo, plutôt à visée humanitaire”, détaille l’adjoint au maire. Mais Aboubakar Sakanoko est “le seul à traiter fréquemment des violences policières”, selon lui. L’équipe de bénévoles prépare l’émission hebdomadaire avec soin, chacun à son poste : technique, animation et organisation. Le reste de la semaine, ils travaillent à la Poste, dans l’insertion …

La police de proximité ne fait pas l’unanimité

Si l’écho médiatique autour de ce thème est aujourd’hui puissant dans le pays, notamment après le viol présumé de Théodore Luhaka par un policier et la mort suspecte d’Adama Traoré entre les mains de gendarmes, la résonance est loin d’être nouvelle pour les habitants de Grigny.

Dans les locaux de la radio associative, la solution du retour de la police de proximité ne fait pas consensus. Projet porté par le président Emmanuel Macron comme François Hollande avant lui, la police de proximité est pour Aboubakar Sakanoko d’un autre temps. “Cela améliorerait les rapports, mais on est dans une autre époque. Je ne suis pas sûr qu’aujourd’hui, si tu la mets dans les quartiers, ça fasse le même effet que dans le passé”, estime l’animateur.  Son ami d’enfance Karim, ancien éducateur de rue, raconte qu’il “chargeait les extincteurs à l’arrière de la voiture et allait parler aux jeunes pour qu’ils rentrent chez eux” lors des émeutes des années 2000.

Lors d’un débat organisé par l’équipe de Block-Out le 4 mars 2017, le maire adjoint Pascal Troadec affirme être convaincu par ce modèle. Regrettant les relations “humaines” entre police et population d’avant 2003 (date de la suppression du dispositif), il évoque aujourd’hui “des forces d’intervention invasives”. Même son de cloche à la Commission nationale des Droits de l’Homme, une institution indépendante mais dont les membres sont nommés par décret par le Premier Ministre. “Toutes les personnes auditionnées pour nos rapports pointent du doigt le manque de proximité, qui avait une vraie forme bénéfique, c’est pour cela que nous appelons à la recréation de la police de proximité. Pour la recréer, nous voulons instaurer un dialogue entre les populations et les chercheurs notamment”, souligne Mélodie Le Hay, rapporteur national sur le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie auprès de l’institution.

Les éducateurs en première ligne

“Le rôle d’éducateur dans les quartiers populaires est venu remplacer la police de proximité. Ils jouent un rôle de médiateur pour apaiser les populations”, précise Mélodie Le Hay. Mais ces éducateurs de rue rencontrent des difficultés et estiment être en sous-effectif. Avec la suppression de la police de proximité, le sentiment que l’État menait et finançait un effort de rapprochement, de communication et de destruction de la ghettoïsation est officiellement enterré.

Pour certains, cette proximité perdue a été retrouvée auprès des “grands frères” du quartier. Leurs conseils et leur soutien sont bienvenus dans des territoires où la réussite professionnelle ressemble à un parcours du combattant. “Beaucoup de profs étaient frustrés. On m’a tout de suite dit va en maçonnerie, vue ta carrure”, raconte le réalisateur Djigui Diarra, Grignois de 25 ans passé par la prestigieuse école de cinéma La Fémis, qui prépare un film sur les violences policières. Sur la scène du débat du 4 mars, il est ému : “Grigny c’est un village pour moi, j’ai demandé conseils aux plus grands. Beaucoup de mes aînés ont veillé sur moi, ils m’ont inculqué des principes, des valeurs. (…) Beaucoup de mes amis sont morts. Si mes parents, des grands frères et des grandes soeurs ne m’avaient pas aidé, ça ne se serait pas passé comme ça”. Une solidarité sous forme de soutien social qui n’est pas encouragée officiellement, comme le remarque Sébastian Roché, politologue spécialisé en criminologie. “Les grands frères renvoient à l’idée d’un entre soi ethnique, qui n’est pas reconnu par le gouvernement comme une solution valable”, explique-t-il.

“Est-ce de la faute des grands si les quartiers sont dans cet état ? Quelle est la responsabilité de leur influence ?” questionnent les aînés installés autour de la table de l’After de la Neo Sphère, le 30 mars 2017. Venue échanger autour du rôle des grands dans les quartiers, “les grands du quartier font du lien social”, souligne une interventante. Au fur et à mesure de la soirée, des enfants en bas-âge emplissent la salle, la future génération d’adolescents. Debout derrière la table de mixage, un homme prend la parole : “Faut arrêter de se lancer la balle : faut arrêter de dire, c’est la faute des parents, des grands, ça ne sert à rien… Faut s’organiser maintenant”.

D’une génération à l’autre, une police menaçante

À 36 ou 17 ans, la violence du Policier ne fait pas de doute. Aboubakar Sakanoko et Djex se connaissent depuis longtemps. Le premier a même donné des cours de sport au second.  Dans le gymnase du Labyrinthe de Grigny, ils font le constat amer du divorce avec les forces de l’ordre. “Les mecs, ils viennent à Grigny 2, ils viennent à la Grande Borne, ça insulte, ça insulte les mères des gens, ils mettent des claques dans la tête de gamins de 12 ans”. Djex ,17 ans, habitué de Block Out, complète la phrase de son aîné. “Ils mettent les menottes aux mères, parfois ils sont 4 ou 5 sur elles”. “Je crois même qu’aujourd’hui c’est plus violent qu’avant.  Maintenant, il n’y a que des rapports froids et violents”, poursuit l’animateur de Block-Out.

Aboubakar Sakanoko, le co-fondateur de Block-Out — ©Cessez-le-feu

Son “petit frère” Djex a été frappé par l’un des drames marquant de l’histoire de la violence policière dans les quartiers populaires. “Pour ma part, j’ai aussi grandi à Villiers-le-Bel où il y avait eu l’histoire avec Laramy et Moushin”, raconte-t-il. Le 25 novembre 2007, deux jeunes de Villiers-le-Bel, Laramy Samoura, 16 ans, et Moushin Sehhouli, 15 ans, sont tués dans une collision entre leur moto-cross et une voiture de police. Alors que l’avocat des familles évoque une “mise en danger délibérée d’autrui”, la direction générale de la police nationale estime que “le conducteur n’a même pas vu arriver la moto et a été surpris par la violence du choc”.

Deux jours de soulèvement et d’affrontements entre la jeunesse et les forces de l’ordre s’en suivent. 90 policiers sont blessés et de nombreux jeunes arrêtés. La police distribue des tracts pour trouver des témoins des violences contre les policiers en “échange de plusieurs milliers d’euros” et de la garantie de leur anonymat. Deux ans plus tard, un non-lieu est prononcé face à la plainte pour “faux témoignage” déposée par les familles. Il dédouane les policiers au volant du véhicule percuté. Un an plus tard, un témoin à charge contre les jeunes se rétracte et confesse avoir corrompu sa parole en échange d’une récompense de la police. En 2012, les familles portent plainte pour “faux témoignage” contre Franck Viallet, le policier au volant ce jour de novembre 2007. En 2013, le tribunal correctionnel de Pontoise le condamne à six mois de prison avec sursis pour “homicides involontaires”.  Concernant les “faux témoignages”, un non-lieu est prononcé.

Cette histoire a profondément marqué toute une génération. “Après ça, il n’y a eu aucun changement. C’était pire en fait. Ils venaient tous les jours pour des contrôles, ils en attrapaient un dans un hall, ils tapaient, c’était normal. C’était sombre”, se souvient Djex.

Renouer le dialogue

L’artiste Kery James, grand frère de toute une génération, investi dans le mouvement contre les violences policières, a enregistré des questions pour Djex : “Est-ce que tu penses qu’un dialogue entre policiers et jeunes des quartiers est encore possible ? Est-ce que si demain on te proposait de discuter avec des policiers, est-ce que ça t’intéresserait ou tu trouves que ça ne changera rien ?” En souriant, Djex répond : “Avec de bons policiers ce serait bien”. Pour lui, un critère simple peut tout changer : “Qu’il soit humain. Franchement que ça soit quelqu’un de simple, à la même hauteur que tout le monde”.

Après un soupir, le jeune homme élargit le débat : “Ce n’est pas que la police. Il y a des gens au-dessus d’eux. C’est le système, c’est la France. Ça se passe comme ça dans plein de quartiers français, il y a des bavures tous les jours”. C’est une perte de confiance envers l’institution, de manière plus générale.

Le travail de fourmi des associations

Aujourd’hui les gens s’organisent”, lance Aboubakar. Il fait un signe de tête vers son cadet, et poursuit : “Djex se forme à l’audiovisuel pour faire ses propres créations. Nous, à la radio, on se casse la tête. Toutes les semaines il y a des initiatives, des expositions, des projections, des débats, des maraudes sociales…” Aboubakar Sakanoko parle de sa ville comme d’un village où la solidarité règne. “Les gens recherchent l’unité. Ce qu’on veut c’est faire du lien et consolider les liens. C’est la seule manière qu’on a d’avancer”, conclut le sage en jogging.

Si Djex confie qu’il a le sentiment d’être un citoyen de seconde-zone, il estime qu’il faut le surmonter pour avancer. “On a ce sentiment mais ca ne change rien puisqu’il y a des choses qui se font”. Il se souvient par exemple d’un voyage à New-York réalisé en 2014 et organisé par l’association Grignywood pour “enregistrer dans des grands studios”.

La génération de ceux nés dans les années 1980 multiplie les initiatives au travers de la radio Block-out mais aussi d’autres actions, comme celle de Kizo Bomayé et son association sportive No Joke. Il n’hésite pas à mobiliser ses réseaux pour les jeunes membres du groupe de rap 3GC, originaires de la Grande Borne, qui rappent sur leurs maux quotidiens, notamment la police.

Mais la conclusion d’Aboubakar est plus sombre. “Les associations et la société civile essaient de soulager la population. C’est un travail de fourmi. À leur échelle, ils changent des individualités. Mais ce ne sont pas les vrais décisionnaires, ceux qui peuvent agir sur la globalité”. Si Aboubakar Sakanoko considère que les actions menées par son association et les différentes figures de la ville de Grigny ne sont qu’un changement de pansement, les initiatives fourmillent, et les esprits sont en ébullition.

Emma DONADA, Amanda JACQUEL, Pierre LAURENT, Constance LÉON, Liselotte MAS, Gaspard WALLUT et Fanny ZARIFI

Trois autres épisodes de cette série #CessezLeFeu seront publiés sur le Bondy Blog jusqu’au 22 août.

Prochain épisode : mardi 8 août “Réparer Aulnay la terrible”

Épisode précédent : “Police et quartiers : Apocalypse Now”