À Sarcelles, la culture rugby fait son trou

AMBIANCE vendredi 29 décembre 2017

Par Jonathan Baudoin @JoBaudoin

#RétroBB2017 En avril 2017, nous vous proposions ce reportage sur le club de rugby de Sarcelles, dans le quartier des Lochères, qui tente  d’attirer face à la popularité du football. Ici, certains grands espoirs du rugby français et internationaux y ont été formés. Reportage.

Il tire, tente une pénalité mais glisse. Fou rire général chez les jeunes joueurs. Lui, c’est Romain Prébin, demi d’ouverture de 21 ans et entraîneur des moins de 12 ans, au club de l’AASS Rugby de Sarcelles depuis sept ans. Il n’empêche, même en glissant, son coup de pied est passé entre les poteaux. On sent l’expérience.

À deux arrêts de tramway de la gare RER D de Garges-Sarcelles, dans le quartier des Lochères, se trouve le centre sportif Nelson Mandela, où s’entraîne l’AASS Rugby, club de la ville de Sarcelles, qui dispose de quatre terrains dans ce complexe sportif juxtaposé au Conservatoire municipal de musique de la commune, entouré de plusieurs barres d’immeubles du quartier des Lochères. “La compétition a repris en janvier. En décembre, c’est la trêve. Du coup, il y a moins de joueurs qui sont venus s’entraîner”, indique Romain Prébin. Au programme des entraînements de ces dernières semaines : une opposition classique, des deux contre un ou des pénalités pour les moins de 12 ans, entraînement aux passes ou duels un contre un pour les moins de -16 ans, puis rugby à toucher pour les seniors.

Une popularité croissante, une histoire de famille parfois

Les plus jeunes paraissent moins gênés que leurs aînés à s’entraîner entre zéro et huit degrés, le mardi soir ou le vendredi soir. Et ils sont de plus en plus nombreux à être licenciés au club ces dernières années. “On a autour de 100 jeunes dans l’école de rugby”, affirme Pacôme Zohouri, vice-président du club et responsable du pôle jeunes (des moins de 14 au moins de 18 ans). L’effet quantitatif est notamment lié à la Coupe du monde de rugby 2015, gagnée par la Nouvelle-Zélande, malgré le parcours chaotique de l’équipe de France, selon Fabien Kadara, entraîneur des seniors et dont ses deux fils jouent en moins de 16 et en moins de 10 ans.

Entraînement un mardi soir avec les moins de 12 ans, Sarcelles.

Le rugby est une histoire de famille pour certains. Gary Allouche, habitant du quartier des Lochères de 32 ans, demi d’ouverture et employé comme gardien par la mairie de Sarcelles depuis huit ans, s’est mis au ballon ovale à 12 ans : son frère aîné jouait au club et sa mère l’a incité à “suivre [son] grand frère”. Un cas semblable pour Mathys Cairo, âgé de 10 ans, habitant à proximité de la gare, au club depuis deux ans. Sa sœur aînée, l’internationale française Julie Annery, est passée par le centre de formation de Sarcelles avant d’arriver à l’AC Bobigny 93 et d’atteindre l’équipe de France féminine de rugby.

L’initiation au rugby grâce à l’école

L’attrait des jeunes Sarcellois pour le rugby s’explique également par la politique du club à destination des établissements scolaires. “On travaille dans les écoles, on fait des initiations dans les établissements. On intervient aussi sur des temps d’activités périscolaires”, souligne Rémi Bilien, entraîneur des moins de 16 ans. “Tous les ans, on organise un tournoi des écoles. Environ 1 400 à 1 500 gamins de toutes les primaires de Sarcelles sur le terrain, de CP jusqu’au CM2″, précise son collègue Romain Prébin, indiquant que c’est une occasion pour attirer des jeunes enfants au centre de formation.

Le centre sportif Nelson Mandela, où s’entraîne l’AASS Rugby, club de la ville de Sarcelles, quartier des Lochères.

De même, le club organise depuis septembre dernier un programme d’aide aux devoirs avec le collège Lurçat de Sarcelles. Matthieu Lhomme, entraîneur des moins de 18 ans est l’initiateur de ce projet. Il s’est rendu compte que certains collégiens avaient une attitude différente en dehors du club. “Ça leur fermait des portes pour l’orientation du fait du comportement, des notes, etc.”, explique l’entraîneur. Ce dernier suit le parcours scolaire des élèves, assiste aux conseils de classe et participe à des réunions d’enseignants et de parents d’élèves. Comme c’est la première année, l’entraîneur ne veut pas tirer de conclusion hâtive mais il souligne l’investissement des élèves concernés par le projet. “C’est censé être renouvelé l’année prochaine”, avance-t-il, prudemment.

“Ce qui manque, je pense, ce sont des icônes, des repères”

Le rugby souffre encore de certains préjugés. “Au départ, quand j’ai commencé, ma mère n’était pas trop portée sur ça. Elle disait que c’était un sport dangereux”, rapporte Fabien Atchanhouin, trois-quarts aile ou arrière de 19 ans, actif au club depuis ses 10 ans. “Mes amis du quartier des Sablons font du foot. Ils disent que c’est un sport de combat, de brutes un peu”, souligne Romain Prébin, même s’il a fini par les convaincre à l’idée que le rugby est un “bon sport”. “Certains disent que c’est un petit peu violent, mais ça reste du sport, comme le foot”, remarque Lenny Potino, élève de 11 ans au collège Anatole France, jouant à l’AASS Rugby depuis six ans et habitant des Lochères. “Le regard de mes amis sur le rugby a changé depuis que je m’y suis mis. Avant, ils trouvaient ça bizarre parce que je suis le seul dans mon école qui le pratique” avoue Mathys Cairo, autre résident des Lochères.

Toujours est-il que le rugby est moins médiatique et moins inscrit dans la culture des quartiers. Pour Pacôme Zohouri, les enfants jouant au rugby sont sûrs d’être encadrés, quelle que soit la catégorie d’âge. De même que tous les mardis soirs, aux alentours de 20h, les plus jeunes dînent à “la maison du rugby”, en attendant que leurs parents reviennent les chercher. Malgré tout, le club de Sarcelles et sa centaine de jeunes, plus la soixantaine de seniors habituellement, ne font pas le poids face aux 1 000 licenciés du club de foot également installé au centre sportif Nelson Mandela. “Ce qui manque, je pense, ce sont des icônes, des repères”, juge Rémi Bilien. Et pourtant, les exemples ne manquent pas : Sekou Macalou du Stade Français et Judicaël Cancoriet de Clermont, qui ont été formés à Sarcelles, figurent parmi les grands espoirs du rugby français. Pareil pour Rabah Slimani, international français comptant plus de 30 sélections à ce jour, ayant participé au dernier Tournoi des Six nations et champion de France en 2015 avec le Stade Français. D’ailleurs, des photos de sa venue à Sarcelles avec le bouclier de Brennus ornent le couloir d’entrée au centre sportif, histoire de donner envie à la future relève. “Ces mecs puent le rugby !” s’exclame François Petit, entraîneur des moins de 10 ans, à leur sujet.

Un travail dans les partenariats

L’un des axes de travail que les dirigeants comptent renforcer à l’avenir, concerne des partenariats avec d’autres clubs, notamment les deux grands clubs franciliens : le Stade Français et le Racing-Métro 92. Pour l’instant, les relations entre l’AAS Sarcelles et ces deux clubs pros sont distantes. “Peut-être que de notre côté, on n’a pas fait les démarches qu’il fallait, ou aussi qu’ils n’ont pas fait les démarches auprès de nous”, confesse-t-il. Mais, ça ne veut pas dire que Sarcelles est isolé dans le rugby francilien. En effet, un partenariat s’est développé entre le club et celui de Massy (Essonne), qui joue en fédérale 1 (3ème division), permettant à des jeunes de Sarcelles de compléter leur formation dans la perspective d’atteindre le monde professionnel à terme.

Les moins de 12 ans écoutent attentivement leur coach, Romain Prébin, au club de l’AASS Rugby de Sarcelles depuis sept ans.

C’est ce que Macalou et Cancoriet ont fait, avant d’être dans leur club actuel. Le principal dirigeant du club est satisfait du partenariat avec Massy, en raison du profil sociologique de cette ville de la banlieue sud. “Quand vous voyez la ville de Massy et la ville de Sarcelles, c’est à peu près les mêmes quartiers. Donc, les mômes, quand ils partent là-bas, ils ne sont pas trop perdus, conclut-t-il. En tout cas, il espère qu’à l’avenir, des échanges avec les deux gros autres clubs de la région parisienne suivront, histoire de faire rêver aussi les jeunes.

Jonathan BAUDOIN

Crédit photo : Damien Browne