La coopérative Pointcarré, "un lieu de vie ouvert aux initiatives des habitants" de Seine-Saint-Denis

LES BÂTISSEURS jeudi 4 janvier 2018

Par Sarah Aissaoui

#LESBÂTISSEURS Voilà plus d’un an que la coopérative Pointcarré a élu domicile dans la célèbre rue Gabriel-Péri, à deux pas du centre-ville de Saint-Denis. Entre économie sociale et solidaire et production locale, la structure dionysienne tend à devenir le pied à terre de l’artisanat du 93. Reportage.

À proximité immédiate de l’incontournable basilique et à quelques mètres du Musée d’art et d’histoire de Saint-Denis, on trouve la coopérative Pointcarré. L’espace, un ancien garage comme l’atteste l’enseigne Michelin sur la façade, réunit et aide artisans, créateurs et entrepreneurs locaux à se développer.

Ce jour-là, l’imposant bâtiment accueille un festival de mathématiques. Le rez-de-chaussée fait salle comble, et l’ambiance s’affiche studieuse et chaleureuse, contrastant avec la température extérieure. C’est l’un des nombreux évènements que les locaux de la coopérative Pointcarré abritent depuis sa création il y a plus d’un an maintenant. À l’initiative de ce lieu atypique, un noyau de neuf personnes dont Elie Prévéral, 32 ans et co-directeur de la coopérative. Ce dirigeant d’une fédération de commerce équitable, qui donne également des cours à l’Université Paris 8, travaille depuis dix ans à Saint-Denis. C’est le potentiel dionysien qui l’a poussé à lancer la coopérative.

Mettre en lumière le savoir-faire des artisans de Seine-Saint-Denis

“La Seine-Saint-Denis est un territoire de création, avec de nombreux artisans. Pourtant, il n’y avait aucune boutique pour commercialiser et mettre en lumière ce savoir-faire, souligne Elie Prévéral. Et pourquoi passer le périph’ quand on peut acheter un cadeau 100 % local chez nous ?”

Tout commence lors de la Foire des savoir-faire solidaires. L’évènement se déroule chaque année au mois de décembre sur le parvis de la Basilique de Saint-Denis. Il permet d’exposer les produits d’artisans locaux, d’accueillir des animations sociales et solidaires. “15 jours dans l’année, c’était peu pour bâtir quelque chose de durable”, a toutefois constaté le co-directeur.

C’est ainsi qu’est née la coopérative sous la forme d’une société coopérative d’intérêt collectif par actions simplifiées à capital variable (SCIC-SAS), un statut qui permet d’associer associations, collectivités locales, salariés, clients et fournisseurs au sein de la même structure, et d’aider les artisans du 93 à se développer. Pour son lancement, le projet a nécessité un investissement de 500 000 euros, dont 200 000 apportés par la région Île-de-France, l’établissement public territorial de la Plaine Commune et le département. Le reste a été complété par différents prêts.

Afin d’abriter ce projet endogène, la coopérative a élu domicile dans un bâtiment de trois niveaux au 20 bis, rue Gabriel-Péri. Sur 450 mètres carrés, il rassemble un café, une boutique cadeaux, un espace de travail partagé (coworking) et un atelier de fabrication numérique. “On trouve un peu de tout, des vêtements, des bijoux, des coussins, des affiches… made in 93”, précise Élie Prévéral. Depuis fin 2013, la réhabilitation de l’édifice a été le premier pas de la coopérative.

Au rez-de-chaussée, la boutique cadeau propose de nombreuses pièces d’artisans et créateurs locaux. La clientèle est familiale et du quartier. Plus loin, l’espace café promeut également les richesses locales comme les jus de fruits Borderline conçus par une entreprise dionysienne. Les pâtisseries, jus de fruits, céréales sont fabriquées à Saint-Denis et les confitures à Romainville. Les prix demeurent largement accessibles. En cas de petite faim, des plats sont proposés le midi sur place ou à emporter. Par souci pour l’environnement, ils sont servis dans des tupperware à rapporter ensuite à la boutique. On peut aussi s’installer au bar pour déguster son café de 16 heures, directement torréfié à Saint-Denis. Ces boissons chaudes sont servies chaleureusement par Wiebke Aumann, 29 ans et salariée à mi-temps de la coopérative. Cette créatrice textile spécialisée dans la laine de mouton habite Saint-Denis depuis sept ans et s’affiche, elle aussi, très sensible à l’économie sociale et solidaire portée par la coopérative. “Défendre la création locale, c’est mon truc”, assume-t-elle.

Wiebke Aumann, 29 ans et salariée à mi-temps de la coopérative Pointcarré.

Au premier étage, le coin coworking est mis à disposition des usagers. Tous les profils passent par cet espace réservé à la coopération : artisans, entrepreneurs, locaux… Le but étant de réunir au maximum avec le plus de facilités possibles tels qu’un coin cuisine, le wifi, des animations. Pratique dans le département dont le taux de création d’entreprises est le plus élevé de France. Des salles de réunions sont même mises à disposition, tantôt utilisées par Médecins du monde, tantôt pour des assemblées générales.

Le dernier étage de la coopérative est réservé à ce qui fait la particularité de l’initiative dionysienne : le fab-lab. Il s’agit d’un atelier de fabrication numérique qui propose des formations. Objectif : donner aux entrepreneurs des clés pour mieux gérer leur activité et maîtriser les technologies numériques. Les artisans y louent de drôles de machines comme la découpe laser, ou encore l’imprimante 3D, afin d’optimiser leur production. La machine fraiseuse a notamment permis à l’association “Un regard pour toi” de fabriquer des étiquettes en braille pour favoriser l’autonomie des déficients visuels pendant leur shopping.

“On veut être à l’image des habitants et de ce qu’ils ont envie d’entreprendre”

Elie Prévéral, co-fondateur de la coopérative Pointcarré.

L’endroit a été pensé comme “un lieu de vie ouvert aux initiatives des habitants. C’est à eux d’en faire ce qu’ils veulent. On veut être à l’image des habitants et de ce qu’ils ont envie d’entreprendre”, explique Elie Prévéral. La ville de Saint-Denis à elle seule présente déjà un important potentiel artistique et entrepreneurial comme le montrent les ateliers du 6B ou encore celui de La Briche. “C’est un espace pour apprendre, découvrir et prototyper, former et accompagner“, résume le co-directeur.

Aujourd’hui la coopérative emploie quatre personnes et compte 56 associés. Le travail est mené en amont avec une dizaine d’exposants et de fédérations d’artisans autour du commerce équitable. La ville est très plurielle et la question qui intéresse le Pointcarré d’après le co-fondateur est la suivante : comment va se réinventer la banlieue ? “On a hâte d’assister à tous ces changements notamment avec les JO”, s’enthousiasme-t-il.

En attendant 2024, la coopérative vient de signer un partenariat avec la Maison des initiatives et de l’économie locale (Miel), une structure d’aide à la création d’entreprise née en 1998 au moment de l’inauguration du Stade de France. L’association, qui compte cinq employés, accompagne les habitants créateurs de très petites entreprises ou toute personne extérieure à implanter son entreprise sur le territoire de Plaine Commune et aide les entreprises locales à se développer. Ce véritable outil de développement économique pour les locaux participe surtout au développement économique des très petites entreprises qui représentent 95 % du tissu économique local. Située au cœur du quartier du Franc-Moisin à Saint-Denis, l’association va se délocaliser au premier étage des locaux de la coopérative en février pour y implanter son espace de création d’entreprise.

Le but : réunir le public de la cité du Franc-Moisin, zone urbaine sensible surtout connue pour ses trafics de drogue et ses règlements de compte, à la population du centre-ville pour mieux illustrer la diversité de Saint-Denis. “Le but c’est aussi de faire rentrer des gens qui ne seraient jamais rentrés auparavant dans la coopérative”, souligne Elie Prévéral. “Ça coulait de source cette cohabitation. Je n’ai qu’une hâte, c’est de commencer, s’impatiente de son côté Sylvie Saget, directrice de la MIEL depuis neuf ans. On est toujours plus fort à plusieurs que tout seul“.

Sarah AISSAOUI