Ensemble, faisons résonner la voix des quartiers populaires.

Soutenez le média libre qui raconte des histoires qu'on n'entend pas ailleurs.

Je fais un don



Cinq ans de prison pour sabotage : Jamal, un Black sud-africain a été incarcéré dans la prison mythique de Robben Island de 1977 à 1982. Il est notre guide pour la visite des cuisines, des cellules, dont celle, historique, de Nelson Mandela. Il explique que « lorsqu’on arrivait à Robben Island, aujourd’hui transformé en musée, on se retrouvait dans une section spéciale. On avait droit à 30 minutes de marche le matin et 30 minutes l’après-midi. Rien de plus. Ensuite, on se retrouvait en section D. Si le comportement n’était pas respectueux des règles, on était transféré au F. La section la plus privilégiée était la A. »

Le crime de Mandela fut d’avoir voulu saboter les lois. Victime de l’apartheid, il s’est rebellé comme bon nombre de blacks. Originaire de Port Elizabeth, il fut transféré au Cap, dans cette grande prison. Incarcéré dans la section D, il n’avait droit qu’à une lettre, une visite et une balade par mois. Le courrier était censuré, il ne pouvait pas parler des conditions de sa détention à sa famille, laquelle ne pouvait donc pas l’informer de la vie politique du pays à ce moment-là.

A son arrivée à la prison, comme tous les prisonniers sous l’apartheid, il est entré avec sa carte d’identité portant ses nom et prénom, son origine, sa religion. Classés par religion, couleur de peau et origine, il y avait deux groupes : les Noirs et les Coloured (métisses, Indiens, Asiatiques…). Pendant de nombreuses années, les Coloured furent privilégiés : les menus des repas étaient différents. En 1968, les Noirs entamèrent une grève de la faim durant cinq jours pour protester contre ce régime et obtinrent gain de cause : un menu commun… mais en quantité moindre.

Les prisonniers devaient se contenter d’une paillasse et de quatre couvertures pour dormir. Disposant de raquettes et de balles de tennis dans la cour, certains prisonniers mettaient des messages dans les balles et faisaient exprès de taper dedans trop fort de sorte qu’elles passent au-dessus des murs. La Croix-Rouge fut ainsi tenue au courant des conditions de vie de ces prisonniers et une visite de la prison s’ensuivit. Grâce à cela, des lits superposés furent installés avec un petit matelas en mousse. Plus de confort, donc, mais les cellules de 30 paillasses, 30 prisonniers, se transformèrent en cellules de 60 prisonniers du fait des lits superposés. Cependant, il y avait des hauts parleurs diffusant de la musique à l’intérieur de la prison et un interphone au cas où quelqu’un serait malade.

Pour avoir participé à une marche de contestation au régime de l’Apartheid, Jamal, arrivé à Robben Island en 1977, connut ces cellules communes. Quand quelqu’un lui demande s’il éprouvait de la haine envers les gardiens blancs, il répond : « Bien sûr, quand j’étais emprisonné je ne cessais d’avoir de la haine. Je voulais me sauver et retourner me battre contre ce régime et son pouvoir. Je voulais prendre les armes. Mais la sagesse de Nelson Mandela et ses paroles pacifistes ont fait redescendre la pression en cellule. »

Après nous avoir expliqué que cette prison avait été construite par les prisonniers eux-mêmes – un comble, car ils allaient y être transférés peu de temps après –, Jamal (photo) nous emmène dans les cuisines. Des marmites géantes les unes à côtés des autres. « Quels plats étaient faits dans ces marmites ? demande un jeune visiteur. – On y faisait du porridge et du millet. Parfois, il y avait de la viande. » Il explique que dans cette prison, il y avait 800 prisonniers et parmi eux, 20 cuisiniers seulement. « Il n’y avait pas assez de nourriture pour tout le monde, juste assez pour survivre. » Jamal baisse les yeux en disant cela. Cette prison, il y a vécu cinq ans et aujourd’hui, il en est guide comme plusieurs autres ex-prisonniers. Les Blancs qui commettaient des crimes ou délits n’étaient pas incarcérés ici mais dans une prison moins dure, à Pretoria.

Notre dernière visite fut réservée à la cellule de Mandela. Minuscule comme un trou à rat, on se demande comment il a pu passer autant d’années là-dedans où une paillasse lui servait de lit et un seau de nécessaire de toilette. Mandela, l’étoffe d’un héros.

Inès El Laboudy (Le Cap)

Précédents articles de la série :
Vuvuzelas-nous-voici
Whites-no-whites-au-musee-de-l-apartheid
Chez-une-seconde-epouse-dans-un-village-du-Swaziland
Devant-l-Antarctique-derriere-le-continent-africain

Inès El laboudy –

Articles liés

  • Brésil : Lula a gagné, mais le bolsonarisme n’a pas perdu

    Réélu dimanche 25 octobre, Lula a remporté la bataille des urnes. Mais la menace bolsonariste demeure. Depuis l'Amazonie, la journaliste et écrivaine Eliane Brum alerte sur les dangers que l'extrême droite fait peser sur la démocratie brésilienne et sur la plus grande forêt tropicale du monde.

    Par Aliénor de Matos
    Le 27/10/2026
  • Au Brésil, l’extrême droite bolsonariste confirme son emprise

    Au premier tour de la présidentielle brésilienne, dimanche 4 octobre, Flávio Bolsonaro, candidat d’extrême droite et fils de l’ancien président Jair Bolsonaro, a recueilli 47,03 % des suffrages, devançant le président sortant Luiz Inácio Lula da Silva (45,16 %), en quête d’un quatrième mandat. Un résultat qui confirme la puissance du bolsonarisme et suscite sidération et inquiétude chez les soutiens de Lula, à trois semaines du second tour.

    Par Aliénor de Matos
    Le 07/10/2026
  • À Ceuta, des milliers d’exilés pris au piège après la traversée

    Les 30 et 31 juillet, quelque 72 000 personnes ont rejoint Ceuta depuis le Maroc, principalement par la mer. Si près de 70 000 d’entre elles sont depuis retournées au Maroc, des milliers de personnes restent dans l’enclave espagnole, sans solution d’hébergement et dans l’espoir de gagner le continent européen. Reportage.

    Par Aicha Bennani
    Le 04/08/2026