La nuit est déjà tombée lorsque nous nous approchons du bar où nous ont donné rendez-vous les membres du collectif Malassis Résistance. Créée en novembre 2025, l’organisation réclame des conditions de vie décentes au sein de ce quartier de Bagnolet.
« Le bailleur social nous a donné un logement déjà infesté de punaises de lit : à peine deux semaines après notre arrivée, elles étaient déjà là. Ils les laissent proliférer depuis au moins 2021 dans notre immeuble », s’indigne Emma*. Dans son immeuble, six des treize étages sont concernés par ce problème récurrent. Des prestataires passent parfois effectuer des traitements chimiques à la demande des locataires, mais « 30 jours après, on revoit des punaises », se désole Alice, une de ses voisines. Les nuisibles, que ce soient des punaises de lit, des rats ou des cafards, prolifèrent dans le quartier et ses bâtiments. « Mon fils, quand il va se doucher le matin, il sait qu’il va être nez à nez avec des cafards, mais c’est quoi ça ? », s’exaspère Alice. « Et puis les rats… Là où ma mère habite, y a tellement de rats, on dirait Ratatouille », ironise-t-elle.
D’après les habitants, depuis les coupes budgétaires engendrées par la loi ELAN, et la fusion d’OPH Bagnolet avec leur bailleur, Est Ensemble Habitat, l’entretien des immeubles du quartier n’a fait que se dégrader. « Avant 2022, il y avait plusieurs agents pour s’occuper de chaque immeuble. Aujourd’hui, les gardiens doivent nettoyer plusieurs immeubles seuls, ce qui est impossible », explique Alice.
Les locataires supposent également un manque d’entretien des canalisations car « il suffit qu’il y ait un Lego dans les toilettes et c’est fini : inondation d’excréments dans tout le premier étage », nous dit Emma. Une insalubrité qui n’est pas sans conséquences sur les locataires. « Les punaises de lit, ce que ça fait sur la santé mentale… Ça peut en venir jusqu’aux pensées suicidaires », témoigne Tsilia. « Tout ça, ça nous isole, » abonde Alice. « Moi, ma famille ne venait plus à la maison. »
La situation met également en danger leur santé physique. « Mon fils est malade chronique : chacune de ses crises le met entre la vie et la mort », raconte Alice. « Après un traitement contre les punaises dans notre appartement, il m’a fait des crises à répétition, mais le bailleur s’en fiche. »
Une mobilisation difficile
Face à cette situation, les habitants ont décidé de s’organiser en collectif. « Lorsque le bailleur fait enfin quelque chose, c’est parce qu’on lui a forcé la main. Ça veut dire les appeler plusieurs fois, se déplacer, envoyer des courriers, parler aux gardiens… Ils ne font jamais rien d’eux-mêmes », s’agace Emma.
Ils savent que c’est plus dur pour nous de se mobiliser
Pour Alice, le bailleur social profite de la vulnérabilité des populations hébergées car « ils savent que c’est plus dur pour nous de se mobiliser ». Lors des distributions de tracts aux autres habitants du quartier des Malassis, une partie d’entre eux exprime ainsi la crainte de répercussions s’ils se mobilisent. « Certains se disent aussi qu’il y a tellement de choses qui ne vont pas que c’est peine perdue », ajoute Tsilia.
Même si le collectif a encore peu de membres, Tsilia a bon espoir que les choses changent. « Plus on va être nombreux, plus le rapport de force va être inversé », abonde Alice. « Même si on n’est pas beaucoup, on voit que les choses commencent enfin un peu à bouger. » L’un des logements qui était un nid à punaises de lit dans l’immeuble d’Emma est en cours de traitement intensif depuis plusieurs semaines.
Le 10 février, une réunion a été organisée entre des habitants, l’ancienne municipalité et la direction d’Est Ensemble Habitat pour trouver des solutions aux difficultés rencontrées par les locataires. Un atelier de sensibilisation autour des punaises de lit – une des revendications des habitants – a eu lieu le 26 février, une première depuis au moins 2021. Depuis ces rendez-vous, toutefois, rien d’autre n’a été mis en place par le bailleur social.
Un sentiment d’abandon
Les locataires ont cependant le sentiment que le bailleur social minimise la situation. « Que ce soient des assistantes sociales, des fonctionnaires de la mairie ou des responsables d’Est Ensemble Habitat, on fait comme si c’était normal d’avoir des punaises de lit », se désespère Tsilia. « Pour eux, nous donner un logement, peu importe à quel point il est en bonne condition, c’est suffisant », s’indigne Alice.
Est Ensemble Habitat a répondu par courrier à la pétition et à la mise en demeure envoyées par deux habitantes au sujet des punaises de lit. Ils assurent avoir fait le nécessaire avec les traitements chimiques de leurs prestataires. Ces derniers ne passent pourtant quasiment qu’à la demande des habitants. « Ils résument le problème à quelques locataires, s’agace Tsilia. Pourtant ils sont au courant de ce qui ne va pas : un des responsables d’Est Ensemble Habitat regarde les stories de notre compte Insta, mais rien ne change vraiment. »
Dès que tu vas dans les quartiers populaires, il y a une ségrégation socio-spatiale et ethno-raciale avec des conditions de vie indignes
Un manque de considération qui ne semble pas concerner tous les projets urbains de la ville. « À côté de nous, il y a un projet de piscine, de dojo et d’espace vert à 21 millions auquel participent Est Ensemble Habitat et la mairie de Bagnolet », constate Tsilia, amère.
« On sait qu’il y a des problèmes similaires aux nôtres dans d’autres quartiers : que ce soit dans la cité Girardot, à La Noue ou à la Capsulerie, les logements ne sont pas décents. Dès que tu vas dans les quartiers populaires, il y a une ségrégation socio-spatiale et ethno-raciale avec des conditions de vie indignes », analyse-t-elle.
« On attend de voir ce qui va être fait »
Contacté, le bailleur social affirme que « la présence de punaises de lit est un phénomène récurrent qui n’est pas lié au logement social, et contre lequel Est Ensemble Habitat est mobilisé ». Et d’assurer qu’à « chaque signalement d’un locataire, notre prestataire fixe un rendez-vous dans un court délai. » Est Ensemble Habitat nie également la remise en location d’un logement infesté aux habitants et dit effectuer « une nouvelle détection avec un traitement si nécessaire ». Ils soutiennent par ailleurs qu’ils traitent régulièrement les nuisibles de toutes sortes en collaboration avec la Ville de Bagnolet.
Concernant la saleté des immeubles, il explique qu’un passage complémentaire a lieu, en plus du nettoyage fait par le gardien. Il indique « qu’augmenter le nombre de passages augmente[rait] mécaniquement le montant des charges des locataires » et qu’ils cherchent à trouver l’équilibre sur ce sujet.
Est Ensemble Habitat réfute également le manque d’entretien des canalisations, expliquant que les inondations sont dues « à des couches et des lingettes jetées dans les toilettes. » Quant à la question de l’impact de l’insalubrité des logements sur la santé des habitants, Est Ensemble Habitat a simplement répondu que « l’insalubrité répond à des critères précis formalisés » et selon eux il n’existe pas « de logement insalubre sur [leur] patrimoine. »
Sollicitée, l’ancienne municipalité a répondu que ces questions n’étaient pas de son ressort mais de celui du bailleur social. « La mairie fait partie d’Est Ensemble donc de l’intercommunalité où se trouve aussi Est Ensemble Habitat. Pourquoi n’agit-elle plus ? », peste Tsilia.
Contactée, la nouvelle municipalité déclare, quant à elle, que « la décence du logement et la dignité des locataires sont une question prioritaire » et qu’elle souhaite renforcer la médiation entre bailleurs et locataires, afin d’accélérer le processus de réponse aux problèmes des locataires. Elle souhaite notamment instaurer des réunions régulières avec les bailleurs, particulièrement Est Ensemble habitat.
Concernant la situation des habitants interviewés, elle affirme que « les services ont bien été notifiés de ces situations, et [qu’ils] en [parlent] actuellement. » « Est Ensemble Habitat traite ces situations, logement par logement », précise la mairie. La nouvelle municipalité déplore toutefois « le manque de moyens des collectivités territoriales [qui] reste un frein majeur à [leur] volonté. »
Les locataires quant à eux déclarent avoir entendu parler de ces démarches, mais ne pas avoir vu d’actions concrètes pour le moment. « On attend de voir ce qui va être fait mais pour l’instant, ça continue de se dégrader. » Quant au service communal d’hygiène et de santé de la ville, il avait affirmé « ne rien pouvoir faire concernant les cafards et les punaises de lit. »
Akina Pied
*Tous les prénoms ont été modifiés.