Attablée avec ses amies dans la ludothèque du centre-ville de Saint-Denis, Ibtissam, 15 ans, joue au « Mexicain », un jeu de dés. Autour d’elle, des enfants de tous les âges s’amusent, seuls ou avec des adultes. Les plus petits sont au sol, avec des jouets. Les plus grands sont à table, avec des jeux de société. Au milieu de ce joyeux brouhaha, l’adolescente, tout sourire, est comme à la maison. « Les ludothèques ça représente toute mon enfance, j’y ai grandi, j’y vais tous les jours du mardi au samedi ! » décrit la jeune Dionysienne.

Quand on ne peut pas se payer de vacances, c’est vital d’avoir accès à ce genre de lieu.

Mais depuis le mois de septembre, l’enthousiasme a laissé place à l’inquiétude. La mairie souhaite fermer la ludothèque Poullain. À quelques mètres de la table où Ibtissam joue, sa mère Saadia discute avec une amie. La nouvelle de la fermeture est un coup dur pour elle : « Je suis triste, j’ai un nœud dans l’estomac, je n’arrive pas à croire à cette fermeture ». Elle explique : « Pour moi, cette ludothèque, c’est une deuxième maison. J’y vais régulièrement, mes enfants aussi. Quand on ne peut pas se payer de vacances, c’est vital d’avoir accès à ce genre de lieu. »

Cette ludothèque, située à 600 mètres de celle du centre-ville, à quelques pas du quartier Gabriel Péri, est un espace de 120 m², refait à neuf il y a quelques mois. Elle possède une impressionnante collection de jeux de sociétés en tout genre. Les usagers peuvent venir y jouer librement, mais aussi, en emprunter pour les utiliser chez eux.

Les usagères et usagers se mobilisent

La réaction a été immédiate, les usagères et usagers se sont mobilisés et ont formé un collectif pour s’opposer à ce projet porté par le maire PS Mathieu Hanotin. En septembre, le bruit courait même qu’il était question de la fermeture de trois ludothèques, sur les sept que compte la commune de 111 103 habitant.es. Une pétition en ligne a été lancée, elle a récolté à ce jour plus de 2000 signatures.

Ces ludothèques sont les seuls lieux acceptables pour les assistantes maternelles. Pour moi, c’est vital.

Depuis, la mairie a communiqué à ce sujet pour assurer que seule la ludothèque Poullain serait menacée. Les deux autres dont il était question, Sémart et Allende, devraient rester ouvertes.

Le samedi 19 novembre, les membres du collectif mobilisé contre la fermeture se sont réunis à la ludothèque du centre, pour manifester leur mécontentement. Une centaine de personnes sont passées dans l’après-midi pour exprimer leur soutien. Des responsables locaux de la France Insoumise, du Parti communiste et des élus de l’opposition étaient également présents.

Une mutualisation des lieux qui pose question

Si le lieu venait bel et bien à fermer, les habitants seraient contraints de se rendre à la ludothèque du centre-ville. Plus éloigné du quartier Gabriel Péri, l’espace est moins grand et surtout moins sécurisé pour les enfants en bas âge. En effet, six marches d’escalier relient l’entrée à l’espace dédié aux plus petits. Deux chaises ont été disposées en haut pour faire office de barrière. Assistante maternelle de Saint-Denis, Nassera Dakhti explique furieuse : « Ce local n’est pas suffisamment sécurisé ! Ça fait 13 ans que l’on réclame l’installation d’une barrière et rien ne vient. »

Au-delà des problèmes de sécurité, ce petit local bas de plafond est déjà suffisamment fréquenté. Impossible de pousser les murs. Si Poullain venait à fermer, la ludothèque ne pourrait de toute évidence pas accueillir tout le monde sur les créneaux d’ouverture.

Un lieu indispensable pour les assistantes maternelles

Comme Saadia, Nassera se rend quotidiennement à la ludothèque Poullain avec les enfants qu’elle garde : « Ces ludothèques sont les seuls lieux acceptables pour les assistantes maternelles. Pour moi, c’est vital », assure-t-elle.

Et pour cause, Nassera vit dans le quartier Gabriel Péri, une cité densément peuplée, presque sans infrastructure pour accueillir les enfants et adolescents en dehors des temps scolaires. « Il n’y a pas de lieu où les jeunes peuvent se rejoindre. Les parcs sont sales, il y a des seringues par terre, il y a beaucoup de trafic, déplore-t-elle. À la ludothèque, les jeunes et moins jeunes sont en sécurité. Ça rassure les parents que j’y amène leurs enfants »

C’est scandaleux, c’est une décision qui est prise de manière arbitraire par le maire et son équipe.

Nassera est montée au créneau pour organiser la lutte contre la fermeture. Elle l’assure : « Je ne fais pas ça qu’en qualité d’assistante maternelle. Je ne fais pas non plus de politique. Je le fais en tant que citoyenne et habitante du quartier »

Une décision jugée arbitraire de la mairie

Comme Nassera, Nora fait partie du collectif mobilisé. Elle pointe du doigt la façon de faire de la mairie : « C’est scandaleux, c’est une décision qui est prise de manière arbitraire par le maire et son équipe. Il n’y a jamais eu de concertation avec les usagers et les travailleurs des ludothèques. »

Dans un communiqué publié sur Facebook le 25 octobre dernier, le maire de Saint-Denis affirme vouloir « mutualiser des locaux municipaux pour améliorer le service aux habitant.es et réduire les dépenses énergétiques ». L’adjointe au maire chargée de l’éducation que nous avons contactée, confirme que la fermeture de la ludothèque Poullain est bien à l’étude : « Les murs n’appartiennent pas à la ville, qui paie un loyer tous les mois », avance Leyla Temel.

Elle explique toutefois qu’elle « travaille avec les agents de la ville autour de la “nouvelle politique du jeu”». L’objectif serait de « sortir des espaces institutionnalisés pour un plus grand “aller vers”, qui permet de toucher davantage de public ». Elle avance ainsi une « mutualisation » des lieux dédiés aux jeux, des ludothèques et des maisons de quartier notamment. Une politique qui veut pousser les habitantes et habitants à « occuper davantage les espaces publics » est actuellement en réflexion côté municipalité.

Une fermeture qui entre dans un projet politique global

Ces arguments ne font pas mouche chez les usagers. Pour eux, c’est une réduction des services publics qui ne dit pas son nom. Ce constat est partagé par Bertie Ernault, le  « papa des ludos » de Saint-Denis. Agent de la ville de 1982 à fin 2021, il en a été le directeur chargé de la jeunesse pendant 10 ans. Il a piloté en 2005 l’ouverture de la première ludothèque, puis de cinq autres, pour développer un maillage permettant de toucher un maximum de public.

La politique de la ville, c’est moins de moyens pour la jeunesse et plus de moyens pour la police municipale

« La politique actuelle de la ville va a contrario de tout ce que l’on a connu », affirme Bertie Ernault. Il ajoute : « L’idée à Saint-Denis, c’était de mettre tout en œuvre pour les enfants et les jeunes en termes de services publics. Aujourd’hui, la tendance est à la fermeture des lieux dédiés. » Et pour cause, il y a un an, une antenne jeunesse du centre avait déjà baissé le rideau. D’autres lieux sont d’ailleurs menacés de fermeture à court terme, comme la Maison des parents et la Cyberbase. Une volonté affirmée de la mairie de maintenir l’activité de ces deux lieux « hors les murs ».

Le constat est amer pour Bertie Ernault. « Pour schématiser, la politique de la ville, c’est moins de moyens pour les services de proximité pour la jeunesse et plus de moyens pour la police municipale », assène-t-il.

Névil Gagnepain

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