Si vous avez passé du temps sur les réseaux sociaux dernièrement, vous avez surement aperçu ce mème : « Quand je sors du taff et que je peux enfin dire “carré”, “bien vu”, “cimer” ». Il a en effet bénéficié d’un certain succès, et pour cause, beaucoup de personnes s’y sont identifiées.

Au-delà du bon mot, on sait tous que le milieu du travail est régi par un certain de nombre de normes édictées en haut de l’échelle sociale. Des règles formelles, mais aussi des codes moins explicites, qui reposent sur l’habillement, certains usages, et aussi sur la manière de s’exprimer. Comme les vêtements, le “parler” agit comme marqueur de classe, il renseigne sur le groupe auquel on appartient, nous situe socialement du prolétaire au bourgeois, pour résumer.

Parler Quartier

Aussi, contrôler la façon dont on parle depuis l’enfance est le lot de beaucoup de personnes. Quand on cherche sur Internet « modifier sa façon de parler », on tombe sur des conseils de type « réfléchissez avant de parler » ou encore d’autres conseils pour « parler sans accent ».

Mais en termes de langage, le naturel refait facilement surface. Se sentir plus à l’aise à un moment, moins se contrôler dans certaine situation émotionnelle, représentent autant d’occasions où réémerge le “parler quartier”.

 Je me suis sentie honteuse

Léa, 25 ans, travaille pour un prestataire de services chez différents clients. Elle en a fait l’expérience. « J’ai travaillé avec un client durant plusieurs mois et le courant passait bien… Au fil du temps, je me suis sentie plus à l’aise et un jour, j’ai accidentellement lâché un “crari” », s’amuse-t-elle. « Il m’a regardée comme si j’avais lâché un pet. Et je me suis sentie honteuse. »

« Marquer une appartenance sociale à un groupe »

En effet, le parler ou l’accent “de quartier” est identifié et identifiable depuis de nombreuses années. À ce sujet, Céline Pozniak, sociolinguiste à l’Université Paris 8, explique : « Il existe une prosodie (intonation et débit d’une langue, NDLR) spécifique aux jeunes issus de l’immigration, comme le montre une étude de 2003. »

« Ce qui est très intéressant, c’est que cela n’est pas un héritage de la langue maternelle, mais qu’elle s’est développée pour marquer une appartenance sociale à un groupe », souligne Céline Pozniak.

Il existe des similitudes qui se retrouvent quel que soit le quartier de France. D’après Philippe Boula de Mareüil, chercheur en linguistique au CNRS, ce vocabulaire et ces intonations se caractérisent notamment par un “tch” et un “dj” entendu avant certaines voyelles et un “r” prononcé avec un bruit de friction plus important. Des phrases prononcées avec une suite mélodique « abrupte » particulière.

Toujours selon le chercheur, ce parler quartier “général” se superpose à des spécificités régionales, qui se diffusent via différents centres urbains (Marseille et la région parisienne principalement).

En résumé, cette façon de s’exprimer se retrouve dans les quartiers populaires urbains de tout le territoire. On peut donc considérer qu’il s’agit d’un indicateur de classe, plus universel qu’une manière de parler propre à un lieu en particulier.

Un phénomène ancien

Le fait qu’il existe un “parler” propre aux quartiers populaires n’est pas nouveau, même s’il évolue et prend des formes diverses en fonction des époques (argot, verlan, etc..).

Sa stigmatisation n’est pas nouvelle non plus. Alice de Charentenay, docteure spécialisée dans la représentation des classes sociales dans la littérature à l’Université Paris 1, nous éclaire. « Dans la littérature, il y a beaucoup d’exemples de moqueries à l’égard de la langue perçue par les auteurs et autrices comme populaire (chez Balzac, Zola ou Proust, par exemple) ».

La classe dominante… domine

Un mépris de classe qui stigmatise les plus pauvres. « C’est évidemment une des nombreuses voies qu’à l’idéologie bourgeoise de justifier sa domination. L’école et l’université ont à cet égard un grand rôle à jouer. Si leur mission est de donner les moyens de s’exprimer clairement, elles doivent également éviter de justifier et de naturaliser la domination de la langue bourgeoise sur les autres usages », avance Alice de Charentenay.

J’ai dû totalement tout changer ma façon de parler

Chaima, 24 ans, travaille dans une boite d’intérim de luxe. Cette position lui fait sentir tout le poids de cette domination sociale. « C’est comme si j’étais chargée de la mission de représenter les quartiers. J’ai dû totalement tout changer ma façon de parler, mes vêtements, mon attitude… », confie-t-elle.

De la même manière, Masou, 27 ans, est passée maître dans l’art de l’adaptation. « Je travaille dans le milieu médical. Non seulement j’adapte mon langage à mes collègues, mais encore plus quand je dois parler à des médecins. Là, je parle comme une babtou des classes supérieures », explique-t-elle.

Une situation qui n’est pas près de changer

Ces stéréotypes et cette stigmatisation du langage sont non seulement encore vivaces, mais semblent être aussi intériorisé très jeune. Astrid, 20 ans, travaille en école primaire. Malgré des collègues qu’elle estime bienveillants, elle explique s’être déjà vu reprocher sa manière de parler. « On m’a déjà dit “tu n’es pas dans la rue avec mes copains” », témoigne-t-elle. Des réflexions qu’elle retrouve aussi chez les enfants, « quand je ne fais pas attention devant eux, ils me font la morale en me disant que je dois “parler comme une adulte”… »

Ambre Couvin 

Photo ©hrohmann

 

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