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En arrivant au rassemblement place des Innocents, c’est la première manifestante que l’on voit. Derrière ses lunettes rondes, son visage est éteint. Elle est silencieuse, se contentant de brandir une question. « Entendez-vous le cri de l’enfant ? »

On peut lui en opposer une en réponse. De quel enfant parle-t-elle ? S’il n’y en avait qu’un, si seulement il n’y en avait qu’un. Mais ils sont par milliers à avoir crié, à continuer de hurler, chaque jour à Gaza, depuis maintenant trois ans. Et s’il n’y avait que des cris d’enfants, si seulement. C’est Gaza tout entier qui n’est plus qu’un hurlement sourd.

Cela fait désormais trois ans, depuis le 7 octobre 2023, qu’à chaque heure on y meurt sous les bombes et les balles israéliennes. Trois ans que l’on voit, jour après jour, semaine après semaine, des villes entières se faire pilonner, réduire en cendres avec tout ce qui s’y trouve, humain ou animal. Trois ans que, malgré les mobilisations, les cris, les boycotts, rien ne semble en mesure d’enrayer l’horreur. Nous nous sommes simplement habitués et il nous faut l’admettre.

Quand les mots ne suffisent plus

Ce rassemblement, à l’appel de l’association Europalestine, était organisé samedi dernier à Paris afin d’appeler à la libération du docteur Hussam Abu Safiya. Ce pédiatre palestinien et directeur de l’hôpital Kamal Adwan, situé à Beit Lahia, dans le nord de Gaza, a été arrêté en décembre 2024 par l’armée israélienne.

Il est depuis emprisonné, régulièrement torturé et en danger imminent de mort. Panneaux et pancartes sensibilisent les passants à son sort. Mais les mots du jour seront seulement écrits. Un des organisateurs de l’événement le précise : « Il n’y aura pas de prise de parole aujourd’hui. Juste le rassemblement. » Parfois, il n’y a plus rien à dire.

Rien à dire en réponse aux images, toujours plus terribles, jour après jour, si c’est encore possible. En réponse à l’inaction du peuple israélien, visiblement incapable d’empêcher la catastrophe qui se déroule de ses mains – le veut-il ? En réponse aux excuses, aux mensonges, aux accusations fallacieuses, aux soupçons qui pullulent dans les grands médias français lorsqu’il est question de ce qui se passe à Gaza.

« Je n’ai plus les mots. »

On l’entend continuellement auprès de ceux qui restent, mois après mois, sensibles au génocide. Comprendre : « Je ne suis plus en capacité d’exprimer ce que je ressens, les mots pour décrire le degré de ce qui se déroule n’existent pas, mon cœur et mon vocabulaire sont épuisés. Je n’en peux plus. »

Depuis trois ans, les termes les plus forts se sont heurtés à l’indifférence généralisée, aux contre-vérités, à la propagande, aux accusations d’antisémitisme et à l’assimilation récurrente, jusque dans le discours politique, entre antisionisme et antisémitisme. Tueries. Massacres. Écocide. Urbicide. Déplacements forcés. Crimes de guerre. Crimes contre l’humanité. Nettoyage ethnique… Plus rien n’émeut.

C’est à peine si, sur certains plateaux télé, dans certains cercles, on ne lève pas les yeux au ciel face au mot « génocide ». Au début censuré, combattu, il est désormais ridiculisé, vidé de sa substance, balayé du revers d’un argument stupide ou d’un ricanement.

Gaza, un bruit de fond

Autour du rassemblement, comme partout, la vie continue. On s’engouffre chez Nike, on sort de chez McDo un sundae à la main, on regarde ailleurs. Cette semaine coïncident la Fashion Week et la Pride. Sur la place, c’est un défilé qui se déroule sous les drapeaux palestiniens, une cacophonie de couleurs et d’audace, un embouteillage où l’extravagance côtoie l’horreur. Un homme torse nu, muscles saillants, vêtu d’une rutilante cotte de mailles strassée, passe devant les photos du docteur Abu Safiya sans s’y arrêter.

Le génocide est devenu un bruit de fond, un léger grincement en arrière-plan, dont on s’accommode avec le temps. Ceux, rares, pour qui le son reste insupportable, s’épuisent. On voit leurs cernes, ils ne dorment plus. Les couleurs ne sont plus les mêmes, les aliments n’ont plus le même goût, ni les mots la même force. Mais ils sont là, irréductibles. D’une manifestation à l’autre, on retrouve les mêmes visages.

L’homme aux oiseaux, qui vient toujours accompagné de deux colombes, et celui au t-shirt estampillé « Algérie ». La mamie à la robe de tatriz, broderie palestinienne typique, reconnaissable entre mille. Le peintre et son portrait de Hind Rajab souriante… Ces mêmes visages qui, depuis trois ans, s’époumonent chaque samedi pour dénoncer le pire. Et lorsqu’ils n’ont plus les mots, ils sont là, tout simplement.

Continuer à lutter

Que dire quand les termes justes ont perdu leur capacité à imposer un regard, leur pouvoir de persuasion ? Rien d’autre à faire que de s’y accrocher malgré tout. Refuser de les laisser s’éteindre et disparaître. S’y agripper comme à un radeau lors d’une tempête, comme à une planche de salut. Ne pas transiger avec la réalité, ne pas céder à la stratégie de l’épuisement.

Continuer, inlassablement, à être là et à dire, contre vents et marées, qu’un génocide se déroule à Gaza, perpétré par Israël, à le répéter comme un mantra. Donner aux mots la chance de survivre au génocide. Car il y aura un après et ces mots seront alors plus que jamais nécessaires pour témoigner, pour rappeler, pour rendre justice.

Quand dire ne suffit plus, il faut être là. Sans relâche, comme ces visages que l’on croise et recroise au détour des manifestations. Et si les moyens d’action sont limités, alors il faut redoubler d’énergie pour donner puissance à leur impact.

Boycotter strictement. Manifester régulièrement. Alerter constamment. Crier un peu plus fort. Donner de la force, en consommant, en partageant, en lisant, en rendant visibles, audibles, toutes les voix palestiniennes qui s’expriment par les livres, la poésie, l’art, la gastronomie, le sport, le cinéma… Ces voix palestiniennes qui, malgré tout, ont encore les mots.

Pour eux, il nous faut ne céder ni à l’épuisement ni à l’habitude. Il nous faut rester indignés. Et s’il nous faut faire un choix, nous accrocher à quelques termes, les plus importants, les plus urgents, alors au reste du monde, disons bien fort : stoppez le génocide.

Et à Gaza : pardon.

Ramdan Bezine

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