À Trappes, un homme de 26 ans est mort, abattu par balles. Cinq personnes ont été blessées, dont une fillette de 12 ans touchée à huit reprises. Un attentat raciste et islamophobe.
« C’est probablement l’une des premières tentatives de crime de masse à connotation islamophobe et raciste », a déclaré le maire de Trappes, Ali Rabeh.
« Le cauchemar que nous sommes en train de vivre devait arriver tôt ou tard, c’était évident et il est arrivé », a-t-il poursuivi face à la presse. Avant d’ajouter : « Les discours qui arment psychologiquement ceux qui sont capables de passer à l’acte sont criminels. » Des mots justes et rares.
Depuis le drame, les déclarations politiques pleuvent et sonnent creux. Emmanuel Macron a tenté d’emprunter des accents chiraquiens, dénonçant « un acte terroriste planifié pour tuer nos compatriotes, nos enfants, à raison de leur couleur de peau ou de la religion ». Pour qui n’a pas de mémoire politique, cette déclaration semble digne. Pour qui se souvient, c’est l’indécence qui saute aux yeux.
En octobre 2020, Emmanuel Macron était aux Mureaux. Il y annonçait son plan contre le « séparatisme islamiste », dont plusieurs mesures ont été dénoncées pour leurs effets discriminatoires. En neuf années de présidence, Emmanuel Macron n’a pas seulement regardé prospérer les discours racistes et islamophobes. Il leur a offert des ministres, des lois et des tribunes. Florilège :
- En octobre 2019, Jean-Michel Blanquer, alors ministre de l’Éducation nationale, affirme que « le voile en soi n’est pas souhaitable dans notre société ».
- Un an plus tard, Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur, se dit choqué par les rayons halal et casher dans les supermarchés : « C’est comme ça que ça commence le communautarisme. »
- En août 2023, Gabriel Attal annonce l’interdiction de l’abaya dans les établissements scolaires.
- En mars 2025, Bruno Retailleau, ministre de l’Intérieur, lance lors d’un rassemblement consacré à la lutte contre l’islamisme : « Vive le sport et donc à bas le voile, bien sûr ! »
- En septembre 2026, Aurore Bergé, ministre chargée de la lutte contre les discriminations, refuse de qualifier de raciste la théorie du « grand remplacement » sur CNews, avant de rétropédaler.
À Trappes, vendredi, Emmanuel Macron a appelé à ne « rien céder » et à ne pas « baisser la tête » face aux « idées qui s’installent » et pourraient « justifier » de tels comportements.
Qui sont ceux qui baissent la tête ici ?
En neuf ans d’exercice du pouvoir, le macronisme s’est fait le marchepied des idées d’extrême droite. Aux mots se sont ajoutées les lois. Celle de 2021 contre le « séparatisme », dénoncée par Amnesty International pour ses effets discriminatoires à l’égard des musulmans. Celle de 2024 sur l’immigration, dont la Commission nationale consultative des droits de l’homme a dénoncé le recul inédit des droits fondamentaux des étrangers.
Derrière les discours sur la République, la sécurité et la laïcité, ce sont toujours les mêmes populations qui se retrouvent suspectées, contrôlées, désignées.
Et la fabrique de l’ennemi intérieur ne s’arrête pas aux portes des ministères. Sur les plateaux de télévision, dans les studios de radio, dans les colonnes des journaux. À longueur de journée, les mêmes obsessions, les mêmes crachats. L’immigration, l’islam, les quartiers populaires. Les mêmes visages désignés à la vindicte.
Il faudrait débattre de tout. Même de théories complotistes qui prétendent que notre présence constituerait une menace pour la civilisation française. Le « grand remplacement » a ainsi trouvé sa place dans le débat public, comme s’il s’agissait d’une opinion parmi d’autres et non d’une théorie raciste qui nourrit depuis des années l’imaginaire de terroristes suprémacistes.
Même la mort ne suffit pas à imposer un minimum de décence.
Sur LCI, Pascal Perri a évoqué le deal et la fraude dans les bus qu’il aurait constatés à Trappes. Vendredi soir, alors que la France découvrait les images de l’attentat, Ali Rabeh était invité sur BFMTV. Face à lui, Hervé Morin, ancien ministre de la Défense, a défendu « le débat et les échanges », notamment sur la théorie raciste du « grand remplacement ». Que l’édile de cette ville meurtrie n’en demande pas trop tout de même…
Au lendemain de l’attentat, BFMTV a fait le choix d’inviter Éric Zemmour en prime time. À force de tendre le micro aux pyromanes, les chaînes d’information ne peuvent plus feindre de découvrir l’incendie.
Il y a quelque chose de profondément obscène à réclamer sans cesse aux personnes visées par la haine de faire preuve de pédagogie, de patience, de mesure. De supporter les humiliations, d’encaisser les insultes, de répondre calmement à ceux qui les présentent comme des étrangers dans leur propre pays. Et, désormais, de pleurer leurs morts sans faire trop de bruit.
À Trappes, personne n’a demandé à devenir le symbole de quoi que ce soit. Un homme a perdu la vie. Une enfant a été grièvement blessée. Des familles ont vu leur quotidien basculer. Et dans cette ville populaire des Yvelines, certains habitants témoignent avoir redouté depuis longtemps qu’un tel drame survienne.
Pour les musulmans, les Noirs, les Arabes de ce pays, la menace raciste n’a pas émergé vendredi matin. Elle est là depuis des années. Dans les insultes, les discriminations, les agressions, le soupçon permanent.
Emmanuel Macron parle d’un tournant. Mais un tournant pour qui ? Pour ceux qui découvrent aujourd’hui que la haine raciste peut tuer ?
En avril 2025, Aboubakar Cissé, 22 ans, était assassiné à coups de couteau alors qu’il priait dans une mosquée de La Grand-Combe, dans le Gard. Un mois plus tard, Hichem Miraoui, un coiffeur tunisien, était abattu par son voisin à Puget-sur-Argens, dans le Var.
Nous n’avons pas attendu Trappes pour comprendre ce que produisent les discours de haine. Nous n’avons pas attendu qu’un homme tombe sous les balles pour savoir que les mots peuvent armer et tuer.
Les responsables politiques et médiatiques ne peuvent pas se dédouaner indéfiniment des conséquences du climat qu’ils contribuent à installer.
Vous avez fait de nos origines des problèmes, de nos religions des menaces, de nos quartiers des territoires ennemis. Vous avez installé la suspicion au cœur du débat public.
Aujourd’hui, c’est à vous de regarder ce que vous avez contribué à fabriquer.
Héléna Berkaoui