La répression policière des lycéens, et plus largement de la jeunesse, est une constante historique en France. Cette stratégie n’est pas une réponse au désordre, elle est le chaos organisé pour traumatiser chaque nouvelle génération, pour la dépolitiser et pour stériliser son insolence. On ne matraque pas un lycéen de 16 ans pour le disperser mais pour le marquer, pour lui apprendre à craindre l’autorité, pour le préparer à rentrer dans le rang.
Le LBD tiré à hauteur de visage, la nasse, l’œil crevé, le bras arraché, les gardes à vue à foison ou la montée des angoisses des parents sont des messages explicites : « À vos risques et périls… » On fabrique une génération traumatisée par la police avant même d’avoir le droit de vote. Une jeunesse dont le premier rendez-vous avec la politique est taché de sang et infusé par la peur bleue des familles parce que l’État mutile ses propres enfants.
Un jeune matraqué en seconde ne votera pas, ne se syndiquera pas, ne bloquera plus jamais son université. On achète vingt ans de paix sociale avec les brutalités des CRS et les rodéos de la BAC.
Le séparatisme à bas bruit
Pendant qu’on filme une poubelle en feu devant un lycée, on passe sous silence l’effondrement de l’école en banlieue, la ségrégation scolaire et les inégalités de traitement. À Paris, 55 % des élèves de sixième issus des milieux sociaux très favorisés sont scolarisés dans le privé, une proportion qui pourrait atteindre 72 % d’ici 2035, selon les projections de l’Institut des politiques publiques. Une grande majorité de la classe politique française a fait ses études dans des établissements privés et y inscrit aujourd’hui ses propres enfants.
On peut appeler cela « le séparatisme à bas bruit » parce que la guerre scolaire public-privé, les stratégies d’évitement et la panique devant le déclassement social sont toujours en cours. On peut aussi dire que la promesse républicaine de mixité sociale est un leurre que l’on sort lors des campagnes électorales.
Pendant que les chaînes mainstream passent en boucle les images de jeunes cagoulés pour effrayer des téléspectateurs âgés de plus de 65 ans, les lycéens publient et documentent, sur leurs réseaux sociaux, leurs revendications sur l’absence des profs, racontent les classes surchargées, évoquent les budgets moribonds et le triste spectacle de la valse des ministres, neuf en trois ans !
D’autres parlent des plafonds défoncés et des toilettes en ruines, décrivent des établissements fournaises l’été et surgelés l’hiver, condamnent la broyeuse Parcoursup assignant les enfants d’ouvriers aux sous-filières. Ils parlent des huit millions d’élèves n’ayant jamais vu un infirmier scolaire, pointent des plans banlieue inexistants ou des plans pauvreté évaporés. Leurs messages gribouillés à la va-vite sur des bouts de carton sont de petits chefs-d’œuvre de créativité et d’humour.
La répression comme seule réponse
La répression crée un écran de fumée. Elle transforme une victime en « jeune coupable manipulé par LFI et les Frères musulmans ». Quelle blague ! Les lycéens ne sont pas des enfants immatures ou des automates programmés par des gourous ! Et l’État qui a abandonné ces territoires depuis deux décennies, en clochardisant les élus locaux, les enseignants et le monde associatif, redevient, par magie, le rempart de l’ordre. On ne parle plus de son absence, on parle de sa force.
Le macronisme a fait un choix, il ne négocie plus. Il utilise le 49.3 et gouverne par slogans publicitaires. Recevoir les syndicats lycéens, ouvrir une table ronde sur le bac, sur la réforme du lycée, ce serait reconnaître que les jeunes sont des interlocuteurs sérieux. Ce serait admettre que la rue a une légitimité.
En envoyant les CRS à la place du ministre de l’Éducation, Matignon dit clairement qu’il n’y a plus de dialogue social. Il n’y a que l’ordre et le désordre. C’est un message envoyé à toute la société, pas seulement aux lycéens. Aux cheminots, aux infirmières, aux agriculteurs, aux ouvriers, aux fonctionnaires. Ne demandez pas à discuter, vous aurez la même réponse.
La répression des mouvements sociaux, les Gilets jaunes hier, les lycéens aujourd’hui, c’est la doctrine de la gestion du chaos. Si on peut le faire sur des jeunes de 16 ans sans que ça choque, on pourra le faire sur tout le monde. Un avant-goût de ce qui nous pend au nez à partir de 2027.
Réprimer à gauche pour récolter à droite
Le macronisme sait qu’il a perdu la bataille idéologique face au RN. Sur l’immigration, la sécurité, l’autorité, il ne peut plus courir après le lièvre. Dorénavant, les élections se gagneront avec un discours répressif et régressif. Alors, il offre sur un plateau ce que l’électorat d’extrême droite attend depuis quarante ans : la silhouette du jeune de banlieue se faisant mater par l’État fort. Sarkozy et Hollande ont abusé à souhait de cette grosse ficelle à leur époque.
Chaque vidéo d’un lycéen interpellé est une affiche de campagne pour 2027. Elle dit à l’électeur du RN que le macronisme sait aussi tenir les jeunes des quartiers. Cette stratégie qui consiste à réprimer à gauche pour récolter à droite, les quartiers populaires l’expérimentent depuis les années 80. C’est toujours sur le crâne des pauvres que résonnent les matraques !
La force de ce mouvement est d’être digne devant le mépris du gouvernement, de faire face à la mauvaise conscience des prédateurs politiques attirés par le bruit et la fureur, et de poursuivre la lutte la tête haute.
La jeunesse, une fois de plus, tire la sonnette d’alarme face à cette course folle qui prétend répondre par la répression aux aspirations à l’égalité des enfants de la République. La jeunesse nous offre une belle leçon de maturité politique et s’invite à la table de l’élection présidentielle…
Nordine Nabili
Crédit photo : Léon Geoni